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Toutefois, il faut être juste pour le gallicanisme. Un penseur distingué, catholique et ami passionné de la Révolution, M. Huet, dit que le gallicanisme est un des noms de la liberté (1). Il y a du vrai dans cet éloge. Les ultramontains de nos jours Se mOquent des libertés de l'Église gallicane, et disent qu'on devrait les appeler plutôt une servitude, puisqu'elles placent le clergé sous le pouvoir du roi. Quand on parle de liberté, les ultramontains feraient bien de garder un prudent silence. Nous avons en Belgique une Église libre; à qui profite la liberté illimitée dont elle jouit ? A six évêques; encore sont-ils dominés par un ordre puissant qui fait la loi, même à la papauté. Et quelle est la condition du clergé inférieur ? Une dépendance tellement absolue que l'on peut à bon droit la qualifier d'esclavage. Non, les liens qui attachent l'Église à l'État ne sont pas des chaînes, c'est plutôt une garantie contre le despotisme de la cour de Rome, despotisme qui n'a pas son pareil dans l'histoire des tyrannies, puisqu'il enlève à l'homme toute espèce de libre mouvement, jusqu'à la liberté de la prière, car il faut que le monde entier prie, comme on prie dans la ville des papes. Les gallicans ont toujours protesté contre ce joug dégradant, et ils protestent même de nos jours, malgré la faiblesse où ils sont réduits en présence de l'ultramontanisme triomphant. S'il est resté un peu de liberté dans le sein de l'Église catholique, c'est aux gallicans qu'il en faut rendre grâces.

Il y a plus; on reproche, et non sans raison, au catholicisme de fonder son empire sur l'ignorance et sur la superstition. L'accusation est méritée, en tant qu'elle s'adresse aux ultramontains. M. Huet dit que les gallicans ont toujours été amis des lumières. L'éloge est peut-être excessif; cependant il est certain qu'il y a un souffle de philosophie et de libre pensée dans l'Église gallicane. C'est au nom du gallicanisme que l'inquisition fut abolie en Toscane. C'est au nom du gallicanisme que Joseph II fit la guerre au fanatisme stupide qui régnait en Autriche et en Belgique. Ce qui témoigne en faveur des réformes que le gallicanisme inspire, c'est qu'elles trouvent des adversaires et des détracteurs dans le camp ultramontain.

(1) Revue des Deux Mondes, 1855, t. I, pag. 166-l68. (Le Gallicanisme, dans l'ordre civil et religieux, par Huet.)

Il est vrai encore que le gallicanisme se concilie avec la souveraineté de l'État, tandis que la doctrine ultramontaine, au dire de Portalis, est inalliable avec quelque gouvernement que ce soit. En ce sens, on a raison de dire que le gallicanisme peut seul sau. ver l'Église catholique. Mais la doctrine gallicane suffit-elle pour ramener à la religion ceux qui l'ont désertée, ceux qui la désertent encore tous les jours ? M. Huet le croit. Ici est l'illusion. Les gallicans espéraient en 1682, quand ils formulèrent leurs maximes, qu'elles ramèneraient les réformés dans le sein de l'Église.On sait si cet espoir s'est réalisé. Bossuet, le plus protestant des catholiques, entretint une correspondance avec Leibniz, le plus catholique des réformés, pour rétablir l'union des deux confessions. La tentative échoua, et elle a moins de chances que jamais de réussir. C'est une grave erreur de croire que la Réforme en soit encore au seizième ou au dix-septième siècle; elle arbore aujourd'hui le drapeau du progrès, et ce progrès est celui de la libre pensée. Les philosophes, pas plus que les protestants ne peuvent se contenter du gallicanisme; un abîme les sépare du christianisme traditionnel, la révélation miraculeuse. Les réformés avancés répudient ce dogme, et là est leur force, le trait d'union entre le christianisme et l'humanité moderne. Si nous regrettons la chute du gallicanisme, c'est parce que nous croyons qu'une Église nationale, indépendante, se serait plutôt inspirée des besoins, des sentiments et des idées de l'humanité, que les momies qui trônent à Rome.

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Les philosophes du dix-huitième siècle, tout en faisant une guerre à mort au christianisme, n'entendaient point laisser l'homme sans règle et sans loi; les uns, les spiritualistes, voulaient remplacer la vieille religion par la religion naturelle; les autres, les matérialistes, bannissaient toute idée de religion, mais ils conservaient la morale. Ces tendances diverses se retrouvent dans la Révolution française. Les espérances illimitées que les libres penseurs avaient conçues de l'avenir de l'humanité, semblèrent se réaliser en 89, comme par enchantement. N'était-ce pas le moment, quand on proclamait les droits de l'homme, droits qu'il tient de la nature, de formuler aussi les principes, soit de la religion, soit de la morale, tels qu'ils découlent de la nature? Les hommes de la Révolution le pensèrent. Ce furent d'abord les esprits philosophiques qui se mirent à l'œuvre. Il ne pouvait pas encore s'agir de décréter, au nom de la nation, une religion nouvelle. L'Assemblée nationale, composée pour un quart de prêtres, ménagea la religion catholique; elle essaya de la concilier avec les principes de 89. Ses décrets, tout en soulevant les classes privilégiées contre la Révolution, ne contentèrent pas les disciples de Voltaire et de Rousseau. Ils ne prirent pas ce christianisme badigeonné au sérieux, et se mirent à l'œuvre pour construire un nouvel édifice, pour une humanité nouvelle.

Le nombre de traités, de sermons, de catéchismes, qui après 89 exposent les maximes de la religion naturelle, est très grand. Il va sans dire que les catholiques prirent ces écrits en pitié. Les constitutionnels mêmes, et le plus célèbre de tous, l'abbé Grégoire, se donnèrent le plaisir de ridiculiser l'idée d'une religion nouvelle (1). Nous constatons le fait, parce qu'il témoigne combien les plus avancés parmi les gallicans étaient éloignés du mouvevement philosophique; pour les constitutionnels comme pour les orthodoxes de vieille roche, le christianisme est le dernier mot de Dieu, et les portes de l'enfer ne peuvent jamais prévaloir contre lui. Ce dédain pour la religion naturelle est allé en augmentant, depuis que les tentatives religieuses, faites pendant la Révolution, ont si misérablement échoué; nos catholiques modernes jugent ces vains essais du haut de leur grandeur; ils les condamnent, par cela seul qu'ils sont en opposition avec leur vérité absolue. Si l'on s'en tient aux apparences, ils ont raison de triompher; mais si l'on allait au fond des choses, ne trouverait-on pas jusque dans les temples chrétiens bien des fidèles qui s'agenouillent devant le Christ, et qui en réalité sont sectateurs de la religion naturelle ? Que serait-ce, si nous quittions l'Église officielle pour parcourir les innombrables sectes du christianisme réformé et les écoles des libres penseurs? Là encore, nous découvririons, tantôt sous un nom, tantôt sous un autre, la religion naturelle du dix-huitième siècle.

Il y a un travail plus intéressant à faire et qui pourra donner à réfléchir, même aux orthodoxes. Ce n'est point le fait accidentel ou passager qui gouverne le monde, ce sont les idées. Qu'importe que telle religion, que telle Église triomphe aujourd'hui, si ses croyances ne sont plus celles de l'humanité? Qu'importe que telle doctrine philosophique ou religieuse ne soit point parvenue à se constituer en culte ? Si elles répondent aux aspirations de l'esprit humain, elles finiront par l'emporter sur la religion du passé qui se meurt à Rome au milieu des ruines. Nous allons mettre en regard les croyances qui dès maintenant existent dans la conscience humaine, et le Catéchisme du citoyen français de Volney. Nous nous trompons fort, ou ce catéchisme, tout imparfait qu'il est, répond

(1) L'abbé Grégoire, Histoire des Sectes religieuses, t. I, pag. 370, ss.

bien mieux à nos sentiments et à nos besoins que le catéchisme romain. Le catholicisme se vante de son universalité, et après vingt siècles, il est encore en minorité sur la terre. En dehors des populations de race germanique, il ne fait pas de conquête, et dans le sein des peuples civilisés, il perd journellement; ceux qu'il gagne, ne comptent guère, car il ne les gagne qu'en aveuglant leur intelligence. La loi naturelle, au contraire, est réellement une et universelle. « Elle est commune à tous les temps et à tous les pays, dit Volney, tandis qu'aucune autre religion ne convient, aucune n'est applicable à tous les peuples de la terre ; toutes sont locales et accidentelles, nées des circonstances de lieux et de personnes. » Ces circonstances changeant d'un jour à l'autre, les religions doivent aussi changer; si elles restent immuables, comme c'est la prétention du christianisme traditionnel, elles se heurtent à chaque pas contre des impossibilités; elles se brisent, ou elles sont obligées de transiger, de se modifier, tout en ayant l'air de rester les mêmes. Il n'en est pas ainsi de la religion naturelle; car elle ne vient pas de tel homme, en tel temps, en tel pays ; elle vient de Dieu. Qu'est-ce, en effet, que la loi naturelle ? « C'est l'ordre régulier et constant des faits par lequel DIEU régit l'univers; ordre que sa sagesse présente aux sens et à la raison des hommes, pour Servir à leurs actions de règle égale et commune, et pour les guider, sans distinction de pays ni de secte, vers la perfection et le bonheur. » Ainsi entendue, la loi naturelle est le type de toutes les autres ; ou, comme disait Diderot dans son langage expressif, les religions positives sont des hérésies de la religion naturelle. « Le prémier caractère de la loi naturelle, dit le Catéchisme du citoyen, c'est d'être inhérente à l'existence des choses, par conséquent d'être primitive et antérieure à toute autre loi; en sorte que toutes celles qu'ont reçues les hommes n'en sont que des imitations, dont la perfection se mesure sur leur ressemblance avec ce modèle primordial. » Il est vrai que le catholicisme a la même prétention ;il se dit identique avec la loi de Moïse qui n'est que la figure de l'Évangile, et le mosaïsme remonte par les patriarches jusqu'à la première révélation que Dieu donne à Adam. Mais cette prétention superbe n'est qu'une fiction, créée pour le besoin de la cause. Les

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