Abbildungen der Seite
PDF

Nous sommes au mois de mars 1791, les baraques et les tréteaux se dressent dans la capitale. C'est, disent les Révolutions de Paris, l'image de l'Église : « Le pape ressemble à ces charlatans de la foire Saint-Germain qui s'enrouent à crier aux paysans : Messieurs les amateurs! entrez, entrez céans. C'est ici le spectacle des véritables fantoccini italiens. L'amateur qui a sa loge au théâtre français, où l'on doit jouer Athalie ou Brutus, sourit, hausse les épaules et passe son chemin. » Pourquoi les hommes d'intelligence désertaient-ils les théâtres de la foire ? Ils avaient une nouvelle religion; elle s'appelait liberté de penser : « Qui ne sait, dit notre journaliste, que la Constitution établie par l'Assemblée nationale, en laissant aux hommes la liberté de penser et d'écrire librement ce qui leur plaît sur les matières de religion, heurte de front la religion elle-même (1), » c'est à dire qu'elle ruine le religion révélée? La remarque est très juste; le pape la fit au sein du consistoire. Voilà pourquoi le saint-père maudit la Révolution; mais voilà aussi pourquoi les révolutionnaires maudirent le pape et sa religion.

Au mois de mars 1792, le ton de notre journaliste, fidèle interprète de la Révolution qui avance, a singulièrement changé. Les boutiques sont de nouveau dressées. Écoutons les réflexions que la foire inspire aux Révolutions de Paris : « Du temps qu'il y avait en France une religion dominante, les jongleurs tonsurés ne souffraient point de rivaux pendant toute la sainte quinzaine. Il n'était permis de jouer qu'à eux seuls; la concurrence était interdite aux grands spectacles : seulement les petits tréteaux de la foire et des boulevards obtenaient huit jours de plus; la police se relâchait en . leur faveur, peut-être à cause de l'analogie qu'il y avait entre des saltimbanques sans moralité et des prêtres sans vergogne, souriant à la crédulité vulgaire qui les faisait vivre. Cette année encore, les bonzes n'en auront pas le démenti, et s'applaudiront en voyant que l'on tient fermés les spectacles où se jouent Mahomet et Charles IX, tandis qu'eux ouvrent les leurs et bravent encore une fois la raison. O nation inconséquente (2)! »

Oui, il y avait inconséquence. La Révolution était la preuve vi

(1) Les Pévolutions de Paris, n° 89, 19 mars 1791, pag. 551,552 (2) Ibid., n° 143,31 mars 1792, pag. 24.

vante de l'incompatibilité radicale qui existe entre le christianisme traditionnel et la liberté : le pape maudit la liberté de penser, il maudit même les prêtres qui croyaient qu'il leur était permis de continuer leur ministère, en restant attachés aux principes de 89. Mais la Révolution dépassait les besoins des masses, elle voulait accomplir en un jour l'œuvre d'un siècle. C'était chose impossible. De là les inconséquences qui blessaient les fils de Voltaire : les hommes se disaient, ils se croyaient libres, et ils étaient encore serfs de pensée. Les Révolutions de Paris firent une rude guerre aux prêtres et à la religion qui en nourrissant les esprits de mille erreurs, empêchait leur émancipation : « Le joueur de gobelets, quand il monte sur son tréteau, s'affuble d'une coiffure grotesque et d'une mantille qui le fait remarquer au milieu de la foule pressée autour de lui; ses pasquinades finies, il plie bagage et reprend son costume ordinaire. Le prêtre prolonge son rôle jusque hors de la scène et garde son masque au sein de la société. L'homme honnête et éclairé n'en était pas fâché et pouvait du moins se détourner du plus loin qu'il aperçevait un jongleur; mais les bonnes gens n'étaient que trop portés à confondre le Dieu avec le prêtre qu'il disait représenter. » En quoi consistaient ces jongleries? Le journaliste révolutionnaire appelle les prêtres des théophages. Ce mot dit tout, et nous révèle quel était le fond du débat entre la Révolution et le christianisme : la révélation miraculeuse était en cause. De là l'acharnement des partisans du passé contre le nouvel ordre de choses, de là la haine à mort des hommes de 92 contre les théophages. Pour ruiner leur influence, ils continuèrent l'œuvre de Voltaire. L'Assemblée législative interdit le costume sacerdotal hors de l'église; il faut aussi, dit notre journaliste, interdire les processions qu'il traite de mascarades religieuses. Il approuve fort que les prêtres revêtent l'habit décent des citoyens : « Quand donc rougiront-ils d'être les arlequins de l'espèce humaine (1)?» Pour nous réconcilier avec ces attaques brutales contre des croyances religieuses, rappelons-nous quel était le drapeau des deux partis qui se disputaient la domination des esprits. « Tant qu'il y aura sur la terre des prêtres de profession, ne nous flattons

(1) Les Révolutions de Paris, n° 144,7 avril 1792, pag. 67-72

pas d'être libres (1). » Ces vives paroles des Révolutions de Paris pourraient servir d'épigraphe à l'histoire de la Révolution.Aujourd'hui qu'on fait de si belles phrases sur l'union de la liberté et du catholicisme, il est bon d'entendre ceux à qui nous devons la liberté. Les hommes de 89 croyaient-ils aussi que la liberté pouvait se fonder sur la religion ? Écoutons la foudroyante réponse du journaliste révolutionnaire : « Les deux monstres, la superstition et le despotisme s'accouplèrent et de leurs embrassements impurs naquirent tous les fléaux qui affligèrent les hommes pendant des siècles (2). »

Est-ce une vaine déclamation? Les révolutionnaires voyaient encore les débris du despotisme intellectuel, qui est bien le plus grand fléau qui puisse affliger le monde. L'Église l'exerça jusqu'à la veille de 89. Ce n'est qu'en 1792 que la Sorbonne fut abolie. Les Révolutions de Paris firent son oraison funèbre. « Et cette Sorbonne si décrépite, qui depuis plusieurs années survivait à elle-même, étonnée d'exister encore, comme les vieilles chauves-souris penchées sur les débris d'une masure renversée au premier coup de marteau, s'étonnent de voir pour la première fois le jour qu'elles avaient si constamment évité. Qu'en dironsnous ? La voilà donc gisant à côté des frères ignorantins, à côté des frères tailleurs et cordonniers, elle qui naguère encore donnait de sa férule sur les doigts d'Helvétius, de Buffon, de Voltaire et de Jean-Jacques.Que dirait, non pas Robert de Sorbon qui en la fondant, ne voulait pas faire un club de docteurs, mais ce Richelieu qui la dota si richement et lui légua sur la pensée le même despotisme qu'il exerçait sur les peuples et les rois, sur les nobles et les beaux esprits? Écrivons du moins cette épitaphe sur les portes de son école :

Ci gît la Sorbonne ;
Elle eut pour père l'ergotisme ;
Pour mère la sottise ;
Née dans les ténèbreS,
Elle y vécut pendant plusieurs siècles
Et mourut d'un coup de soleil,

(1) Les Révolutions de Paris, n° 75,11 décembre 1790, pag. 509. (2) Ibid., n° 79, 8 janvier 1791, pag. 12

Le Vendredi-Saint.
Elle laisse bien des héritiers (1).

L'oraison funèbre est dans le goût de Voltaire.Si l'on songe que la Sorbonne était le premier corps théologique de la chrétienté, on pourrait croire que l'on assiste aux obsèques du catholicisme. Et jamais obsèques n'inspirèrent moins de tristesse. Mais la dernière ligne de l'épitaphe éveille de tout autres sentiments, Pendant des siècles les théologiens avaient travaillé à aveugler les esprits, à fanatiser les âmes, ils n'avaient que trop bien réussi. Les ténébrions se vengèrent en allumant un incendie qui menaça de détruire la liberté naissante. Quand ils virent la superstition fomenter la guerre civile, les révolutionnaires laissèrent là la plaisanterie, et jetèrent un cri de réprobation contre l'Église : « Pourquoi ne pas le dire?N'en est-il pas bientôt temps ? Tout prêtre est sot ou fourbe; il n'y a pas d'intermédiaire (2). » Comment délivrer la France de cette plaie qui la ronge? L'auteur des Révolutions de Paris propose d'appliquer aux prêtres le règlement fait par la reine Jeanne de Naples pour les femmes publiques. « On les enfermera dans une maison où ils pourront prêcher et prier à leur aise pour ceux qui viendront les voir; mais avec défense de sortir, pour ne pas empester le public. » L'insulte est sanglante. On croirait voir un de ces héros antiques dont la passion survit à la victoire, et qui traîne le cadavre de son ennemi dans la boue. L'ennemi était-il réellement mort ? Le législateur pouvait bien démolir les institutions, et la démolition faisait si ' peu de bruit, que l'on aurait pu croire qu'il ue s'agissait que de ruines. Mais le venin infectait les esprits, et les sectateurs de la vieille religion, fanatisés, mettaient le royaume en flammes. Que restait-il à faire en présence d'une maladie incurable? Il fallait exterminer les empoisonneurs, pour couper le mal dans sa racine. Les Révolutions de Paris donnèrent ce conseil. » Dès le commencement de la Révolution, le comte de Merci-Argenteau, ambassadeur d'Autriche, dit à un académicien : « Vos prêtres vous causeront plus de mal que vous ne vous l'imaginez; c'est une

[ocr errors][merged small]

teigne âcre, corrosive et invétérée, que vous n'extirperez qu'avec la racine des cheveux et en enlevant la peau. Souvenez-vous de ce que je vous dis (1). » Mais détruit-on les religions par la violence ?La religion n'a-t-elle pas une racine indestructible dans la nature de l'homme?S'il sent le besoin de croire, comme il a le besoin de penser, peut-on lui enlever ses croyances, fussent-elles des préjugés, sans lui donner une foi nouvelle? En 1792, on ne se faisait pas ces redoutables questions. On démolissait, les ruines jonchaient le sol. La royauté venait de tomber; la Convention unanime avait proclamé la république.Si la superstition royale avait été détruite par la Révolution, les superstitions religieuses résisteraient-elles à ceux qui avaient démoli un trône séculaire ? Cependant, en décembre 1792, on célébra encore la messe de minuit à Paris. Écoutons . notre journaliste révolutionnaire : « En plein jour, dans nos places publiques, faire danser les marionnettes, ou montrer des tours de gobelets, il n'y a pas grand mal à cela ; il faut bien amuser les enfants et leurs bonnes. Mais se rassembler la nuit dans des galetas obscurs, pour chanter des hymnes, brûler de la cire et de l'encens en faveur d'un bâtard (2) et d'une épouse adultère, est chose scandaleuse, attentatoire aux bonnes mœurs, et qui mérite toute l'attention et la sévérité de la police correctionnelle. » Nous doutons fort que ces outrages aient ramené à la raison un seul dévot; les préjugés ne se guérissent point par des injures, ils s'exaltent plutôt et deviennent incurables. Les hommes de 93 qui immolaient un roi, crurent qu'il leur serait aussi facile de tuer le culte. Notre journaliste applaudit aux mesures les plus violentes que la Convention décréta contre les prêtres ; il approuve qu'on leur fasse une guerre à mort, jusqu'à ce qu'il n'en reste plus un seul. En l'an II, il croit que la destruction est consommée ;il écrit : « Tant que le règne des prêtres eût duré, la Révolution n'eût été qu'une œuvre éphémère; à peu près semblable à la Révolution de Brabant. Le sacerdoce est comme une araignée; en vain vous brisez à droite, à gauche, et à plusieurs reprises les toiles où elle veut enchaîner sa proie, de nouveaux piéges suc

(1) Les Révolutions de Paris, n° 148,5 mai 1792, pag. 297. (2) L'auteur ajoute en note : « Les fondateurs des trois religions principales,ont été bàtards. » (Les Révolutions de Paris, n° 181,22 décembre 1792, pag. 45.)

« ZurückWeiter »