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huitième siècle. « Nous sommes menacés, dit Français de Nantes, du courroux de l'évêque de Rome.Ce prince burlesque cherche à prendre l'attitude du Jupiter tonnant de Phidias; mais ses traits impuissants viennent s'émousser contre le bouclier de la liberté placé sur le sommet des Alpes. On promène dans toute la France l'image courroucée du saint-père, comme les décorateurs font paraître des fantômes sur le théâtre. Mais croit-on que le jour de la raison luise si peu sur la France, qu'il ne nous fasse pas voir l'inanité de ces ombres chinoises ou romaines? Eh! que nous veut l'évêque de Rome? Qu'y a-t-il donc de commun entre le saint-père et la liberté? Croit-il que les cinq ou six lettres qui composent le mot schisme ont dans sa bouche une vertu tellement miraculeuse que lorsqu'il les prononce, toute la France doive à l'instant descendre aux enfers? Eh! pourquoi se mêle-t-il de nos affaires, tandis que nous nous occupons si peu des siennes? Lui demandons-nous à voir le testament de Constantin, et comment il se fait que l'humble serviteur de Dieu ait pris la place des Césars, et commande aujourd'hui au capitole (1)? »

N° 3. La Convention et le Directoire

La Convention nationale paraît sur la scène. Que pense-t-elle du catholicisme ? C'est la partie ardente de la nation qui est au pouvoir ; ce sont donc les passions du dix-huitième siècle qui vont éclater. A en croire les historiens, les excès de 93 seraient le fait de quelques hommes. Il n'en est rien. La haine du catholicisme était universelle. Nous laissons de côté Hébert et le Père Duchêne; on leur fait beaucoup trop d'honneur, quand on leur Suppose une doctrine, fût-ce celle du matérialisme. En les représentant comme les disciples des philosophes, les écrivains de la réaction voudraient décréditer tout ensemble la philosophie et la Révolution (2). Épicure et ses adeptes du dix-huitième siècle, Diderot,

(1) Moniteur du 28 avril 1792.
(2) De Barante, Histoire de la Convention,t. I, pag. 225, s.

Helvétius , d'Holbach, auraient renié avec dégoût de pareils élèves. Il n'est pas même vrai de dire que l'irréligion et l'athéisme dominèrent dans les orgies de 93. Il y avait de la foi chez ces hommes qui marchaient à l'échafaud en chantant la Marseillaise, mais c'était une autre foi que celle des moines. Si par irréligion on entend la répudiation du christianisme, nulle époque ne fut plus irréligieuse. Encore faut-il tenir compte de la franche audace des conventionnels; ils ne déguisaient point leur pensée par la crainte du catholicisme, ils n'avaient peur de rien, quoique la superstition eût assez d'influence pour fomenter la terrible guerre de la Vendée. Nouveaux Titans, ils bravaient le ciel et l'enfer. Nous avons sous les yeux un ouvrage écrit, en 1792, par un conventionnel presque inconnu : « Les Préjugés détruits, par Lequinio, membre de la Convention nationale et citoyen du globe.» Cette œuvre d'un homme médiocre fait mieux connaître l'esprit et les tendances de l'époque que les écrits et les actes des personnages marquants, parce qu'il est l'organe fidèle des opinions dominantes. L'auteur adresse son livre au pape; jamais le saint-père n'aura lu une dédicace pareille : « Citoyen, si tu l'es : un prêtre peut-il être citoyen?. » Notre conventionnel conseille au pape d'abdiquer : « Si tu es homme de bien, tu as dû gémir d'être obligé de mentir à l'espèce humaine, et de te voir le chef des IMposTEURs de l'Europe. Le jour des lumières est arrivé, mon ami, la multitude reconnaît enfin que ce qu'elle imagina de saint en toi, n'était que dans son imbécile imbécillité. Quitte cette tiare, ridicule symbole d'une antique imposture. » Tout en répudiant le catholicisme avec cet insultant dédain, les révolutionnaires n'entendaient pas répudier la religion du Christ. Lequinio reproche aux papes d'avoir prêché des maximes toutes contraires à celles que leur avait données un simple et franc patriote. C'est la doctrine de Voltaire ; on ne peut pas dire des conventionnels, ce qu'on a dit du grand incrédule , que la distinction est une tactique; les hommes de 92 dédaignaient les petites ruses auxquelles on recourt dans un temps de servitude intellectuelle. Ils croyaiènt très sincèrement que tous les maux de l'humanité devaient être imputés aux prêtres; dans sa dédicace, Lequinio les appelle « des êtres pétris de fausseté, d'orgueil et de cupidité, qui partout et toujours ont établi leur empire sur le mensonge et sur l'ignorance. Quand ils sont de bonne foi, ce sont des imbéciles et des fous; le plus souvent, ce sont des imposteurs audacieux, vrais assassins de l'espèce humaine.» Les philosophes du dix-huitième siècle confondaient volontiers toutes les religions dans la réprobation du catholicisme. Tel est aussi l'avis de notre conventionnel : « La religion, dit-il, est ume chaîne politique inventée pour gouverner les hommes et qui n'a servi qu'à les dominer pour les jouissances de quelques indi- . vidus. » Lequinio convient que « la religion est le seul moyen qu'on eut autrefois pour civiliser des races errantes et sauvages. Cela n'empêche pas que l'esprit de domination n'ait inspiré la plupart des fondateurs de religion : « Si la religion a été bonne dans le principe, elle mérite aujourd'hui d'être anéantie complétement. S'il fut utile autrefois aux hommes qu'on leur mît un bandeau sur les yeux pour les conduire, ce temps est passé.» Lequinio est disciple des matérialistes; il rejette positivement la vie future, mais il importe de constater la raison qu'il allègue : « cette Croyance, dit-il, ne fait que remplir l'âme de frayeurs inutiles et de chimériques espérances. » C'est toujours le catholicisme que l'auteur a en vue, alors même qu'il semble généraliser ses attaques. Il ne veut pas de l'enfer, et il ne peut pas croire au paradis : si la philosophie lui avait enseigné le dogme d'une existence infinie et progressive, il l'aurait certainement adopté. Ce qui l'exaspère contre le christianisme, tel qu'on le pratiquait au dix-huitième siècle, tel qu'on le pratique encore de nos jours, ce sont les superstitions et les erreurs qui en font l'essence : « Comment veut-on, s'écrie Lequinio, que les hommes apprennent à penser et à raisonner, quand dès leur enfance on les nourrit d'inepties, d'absurdités, d'impossibilités même? » En voyant que la religion prenait plaisir à contredire la raison, à se mettre en opposition avec le bon sens, il ne voit d'autre remède au mal que de renoncer à la religion, car il ne veut à aucun prix renoncer à la raison. On lui demande ce qu'il mettra à la place de la religion. Il répond : la raison dès le berceau, l'instruction que l'imprimerie permet de propager avec une admirable facilité.Nous avons dit que Lequinio est disciple des matérialistes.Cela n'est pas tout à fait exact; s'il ne croit ni à l'enfer ni au paradis, il croit encore à Dieu : il veut que l'on bannisse de l'éducation toute religion autre que le déisme.

Il a donc sa loi, quoi qu'il en dise ; car c'est la notion de Dieu qui est le principe de la religion. Tout le reste, dit-il, est l'œuvre de quelques ambitieux, de quelques méchants ou de quelques fous. Lequinio se trompe sur les intentions des révélateurs; mais se trompe-t-il en imputant aux ministres de Dieu l'ambition, la méchanceté et la folie? Les hauts prélats qui émigraient, les prêtres qui allumaient la guerre civile, ne pouvaient point donner aux révolutionnaires une idée bien haute de la superstition qui les inspirait.

II

Voici un révolutionnaire plus célèbre, un lettré spirituel, une nature d'artiste. Camille Desmoulins, léger et insouciant enfant de la Révolution, périt sur l'échafaud comme partisan du modérantisme. C'est un vrai fils de Voltaire. Écoutons le commentaire qu'il écrivit sur le décret qui abolit les ordres religieux; on croirait entendre le ricanement du grand rieur au sein de sa tombe : « En ce moment, tous les fondateurs d'ordres se jetèrent aux pieds de l'Éternel pour demander un miracle qui sauvât leurs règles et leurs cloches. Saint Dominique, saint Bernard parlaient presque avec autant d'emportement que l'abbé Maury; sainte Thérèse s'était évanouie. On les entendait tous : « Je ne serai plus chômé, je ne serai plus carillonné, je ne serai plus panégyrisé. Saint Benoît, Soutenu des 56,600 saints de son ordre, demandait la question préalable. L'Éternel fut inflexible; il déclara qu'il était de l'avis du comité de constitution (1). »

Lorsque Camille Desmoulins écrivit son Vieux Cordelier, il passait pour un modéré, il dut presque se défendre d'être un cagot. Quelle devait être la haine des exaltés pour le catholicisme ! Ce qui anime le jeune révolutionnaire contre les prêtres, « c'est que tous Ont gagné leurs grands revenus, en apportant aux hommes un mal qui comprend tous les autres, celui d'une servitude générale, en prêchant cette maxime de saint Paul : obéissez aux tyrans; en répondant comme l'évêque O'Neal à Jacques Ier, qui lui demandait s'il pouvait puiser dans la bourse de ses sujets : A

(1) Révolutions de France et de Brabant, t. Il, pag. 599.

Dieu ne plaise que vous ne le puissiez, vous êtes le souffle de nos narines; ou comme Le Tellier à Louis XIV : Vous êtes trop bon roi ; tous les biens de vos sujets sont les vôtres. » Les hommes de la Révolution ne tenaient pas seulement à la liberté politique; ils tenaient avant tout à la liberté de penser, et ils avaient raison : peut-il se dire libre, celui qui est l'esclave d'une vile superstition ? Camille Desmoulins parle des croyances superstitieuses avec un mépris si insultant, que l'éditeur du Vieux Cordelier n'a pas osé reproduire ce passage sous la restauration. Nous citons le texte tronqué : « On a terminé le chapitre des prêtres et de tous les cultes qui se ressemblent et sont tous également ridicules, quand on a dit que les Tartares mangent les excréments du grand lama-, comme des friandises sanctifiées. Il n'y a si vile tête d'oignon qui n'ait été révérée à l'égal de Jupiter. Dans le Mogol, il y a encore une vache qui reçoit plus de génuflexions que le bœuf Apis, qui a sa crèche garnie de diamants, et son étable voûtée des plus belles pierreries de l'Orient, ce qui doit rendre Voltaire et Rousseau moins fiers de leurs honneurs du Panthéon ; et Marc Polo nous fait voir les habitants du pays de Cardaudan adorant chacun le plus vieux de la famille, et se donnant par ce moyen la commodité d'avoir un Dieu dans la maison et sous la main. Du moins ceux-ci ont nOS principes d'égalité, et chacun est Dieu à son tour (1). » La religion chrétienne était mise sur la même ligne que ces ignobles superstitions. En vérité, le christianisme, altéré, défiguré par la cupidité, par l'ambition, par la stupidité, tel qu'il existait au dix-huitième siècle, méritait cette flétrissure. On ne doit jamais perdre de vue que c'est cette parodie de l'Évangile que les révolutionnaires avaient sous les yeux : cela faisait honte à la raison, et c'était un obstacle à la liberté. Un journal qui parut pendant les premières années de la Révolution, et qui était presque une puissance, nous dira quel dégoût les pratiques des dévots inspiraient aux disciples de la philosophie.

(1) Le Vieux Cordelier, dans la Collection des Mémoires de Baudouin, t. XLVII, pag. 41, Voici quelques lignes du passage retranché : « Nous n'avons pas le droit de nous moquer de tous ces imbéciles, nous autres Européens qui avons cru si longtemps

Que l'on gobait un Dieu comme on avale une huître. »

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