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reux. Vous verrez ces beaux jours, vous les ferez ; cette idée égaie la fin des miens. » La prédiction de Voltaire s'est accomplie ; son jeune ami vit la Révolution, et il en fut un des glorieux martyrs. En apparence les beaux jours que Voltaire avait prédits, furent loin de réaliser le bonheur des hommes. Oui, si le bonheur des hommes est celui des troupeaux, la Révolution fut un épouvantable malheur : que de sang généreux coula sus les champs de bataille et sur l'échafaud! Et cependant Voltaire fut bon prophète. Non, la félicité des hommes ne consiste point dans le repos, dans la tranquillité, dans le bien-être matériel. Leur mission est de se perfectionner; c'est là leur bonheur. Et comment se perfectionneraient-ils, tant - qu'ils sont serfs de pensée ? La liberté, telle est la première condition de vie. Heureux ceux qui répandirent leur sang pour cette cause sacrée !

III. D'Holbach.

Les philosophes matérialistes sont les précurseurs immédiats de la Révolution. Nous ne les renions point. Non que nous partagions les croyances philosophiques de l'école d'Holbach, mais ses aspirations généreuses témoignent que son athéisme n'était pas très sérieux. Quoi qu'il en soit de ces erreurs de théorie, elles n'influèrent point sur la doctrine politique des libres penseurs, ils bravèrent tous les préjugés, ils ne ménagèrent aucune puissance hostile à la raison. Ils virent très bien quel était le grand obstacle à la liberté de penser : la superstition catholique unie au despotisme royal. D'Holbach combat à outrance la fameuse union de l'autel et du trône. C'était attaquer l'ancien régime dans son essence, et préparer la Révolution. Son langage respire un sombre enthousiasme; on dirait qu'il a la conscience qu'il sonne le glas funèbre d'une société décrépite.

« Les ministres de la religion, devenus en tout pays les instituteurs des peuples, ont juré une haine immortelle à la raison, à la science, à la vérité.Accoutumée à commander aux mortels de la part des puissances invisibles qu'elle suppose les arbitres de leurs destinées, la superstition les accable de craintes, les enlace par ses mystères, les effraie par ses fables. Après avoir ainsi dérouté l'esprit humain, elle lui persuade facilement que la raison, l'évidence et la nature sont des guides qui ne pourront mener qu'à la perdition des hommes. Le gouvernement, partout honteusement ligué avec la superstition, appuie de tout son pouvoir ses sinistres projets. Séduite par des intérêts passagers, la politique se croit obligée de tromper les peuples, de les retenir dans leurs tristes préjugés, d'anéantir dans tous les cœurs le désir de s'instruire et l'amour de la vérité. Cette politique, aveugle et déraisonnable elle-même, ne veut que des sujets aveugles et privés de raison ; elle punit cruellement ceux qui osent déchirer ou lever le voile de l'erreur; elle regarde l'ignorance et l'abrutissement comme utiles; la raison, la science, la vérité comme les plus grands ennemis du repos des nations et du pouvoir des souverains (1). » Tel était le double joug sous lequel gémissait la libre pensée. La mission de la Révolution était de le briser; celle des philosophes de préparer la Révolution. Quoi qu'on en ait dit, les précurseurs sont des hommes de 89 et non de 93. Écoutons d'Holbach, le plus passionné de tous : « C'est dans la vérité qu'il faut chercher les moyens de multiplier les biens, et d'écarter les maux de la société. La vérité, librement communiquée, peut seule perfectionner la vie sociale, civiliser les hommes, amortir en eux les instincts farouches et sauvages. » C'est parce que le christianisme traditionnel n'était plus qu'un amas de superstitions, et un obstacle à la lumière, que les philosophes lui firent une guerre à mort. « Devenus raisonnables, les hommes rougiront de ces fables puériles dont on a follement abreuvé leur enfance; ils sentiront l'inutilité de ces dogmes inintelligibles dont le sacerdoce s'est servi de tous temps pour redoubler les ténèbres. Ils se convaincront du danger de ces religions qui si souvent ont été le prétexte des animosités, des persécutions, des violences, des carnages, des révoltes, des assassinats, et de tous ces excès également funestes aux nations et à ceux qui les gouvernent. » Les philosophes ne séparent jamais la liberté politique de la liberté de penser; c'est le contre-pied de l'alliance du trône et de l'autel. Ils voyaient plus clair que nos catholiques libéraux qui s'imaginent que la liberté peut se concilier avec la domination de

(1) Dumarsais, Essai sur les préjugés. (OEuvres, t. VI, pag. 53,54)

l'Église. Comment des esprits serfs seraient-ils des hommes libres ? C'est le mensonge de la liberté, et il cache l'esclavage : toujours la vieille tactique qui consiste à tromper les peuples pour les mieux dominer. Flétrissons avec les philosophes du dix-huitième siècle cette honteuse duperie, et revendiquons avec eux la Vraie liberté, celle de penser : « Quelle politique que celle qui se fait un principe de tromper les peuples, de les asservir à des prêtres, de donner à ceux-ci le droit exclusif de les instruire ou plutôt de les aveugler !Que les souverains ouvrent les yeux sur les cruelles extravagances dont ils se sont rendus coupables, en perséCutant, en violentant la pensée, en se faisant les complices des plus méchants, des plus trompeurs des hommes ! Comment ne voient-ils pas qu'en travaillant à la grandeur du sacerdoce, en le comblant de richesses, d'honneurs, de prérogatives, ils ne font que Susciter à leur autorité, une autorité rivale, assez forte pour ébranler et renverser leur trône (1)!» Les rois n'écoutèrent point les philosophes ; ils continuèrent à s'appuyer sur une puissance réputée divine, dans l'espoir qu'ils participeraient de son éternité. Illusion funeste ! Ils auraient pu prévenir les horreurs de 93, s'ils avaient donné satisfaction aux exigences légitimes de l'esprit humain. Ils s'imaginèrent que l'erreur, que la superstition où croupissaient les peuples, était une force pour la royauté. Si, par royauté, l'on entend le pouvoir arbitraire d'un homme, ils avaient raison : le despotisme de l'État, comme la tyrannie de l'Église, ne pouvaient se maintenir que par l'ignorance et l'abrutissement des hommes. Rendons grâces aux philosophes d'avoir ruiné ce double esclavage; si les rois ne voulurent pas les entendre, les peuples les entendirent. L'erreur, dit Helvétius, peut être utile pour le moment; mais, dans l'avenir, elle devient le germe des plus grandes calamités : « Un nuage blanc s'est-il élevé au dessus des montagnes; le voyageur expérimenté seul y découvre l'annonce de l'ouragan : il se hâte vers la couchée. Il sait que, s'abaissant du sommet des monts, ce nuage étendu sur la plaine, voilera bientôt, de la nuit affreuse des tempêtes, ce ciel pur et serein qui luit encore sur sa tête. L'erreur est ce nuage blanc, où peu d'hommes aperçoivent les malheurs

(1) Dumarsais, Essai sur les préjugés. (OEuvres, t. Vl, pag. 61-63)

dont il est l'annonce (1). » Voilà la prophétie de 93. Le sacerdoce et la royauté s'étaient donné la main pour répandre l'erreur, et pour maintenir les peuples dans la servitude. Qui sème l'erreur, disent les philosophes, récolte la tempête. La leçon n'a guère profité, et les semeurs sont de nouveau à l'œuvre; il faut donc répéter la lecon et ne pas se lasser d'apprendre aux hommes que la vérité fait leur salut comme leur bonheur. « Les hommes, dit l'Essai sur les préjugés, ne sont partout si corrompus et si malheureux, que parce que tout conspire à leur cacher la vérité. Il est évident que l'erreur, l'ignorance, les préjugés sont les sources du mal moral qui règne dans le monde.Ce mal devient à son tour une source intarissable de maux physiques de toute espèce. D'où viennent ces carnages, ces guerres continuelles, ces férocités indignes d'êtres raisonnables, dont notre globe est perpétuellement ensanglanté?. Comment les peuples semblent-ils consentir à tous les maux qu'on leur fait ? Quelle cause est assez puissante pour les forcer à se laisser piller, opprimer?Cette merveille est due à la superstition; elle transforme aux yeux des peuples les princes les plus méchants en des divinités, faites pour suivre impunément tous leurs caprices, et pour disposer arbitrairement du sort de la race humaine. Par quel renversement des prêtres oisifs, querelleurs, factieux, jouissent-ils de la considération, des priviléges, de l'opulence, au milieu des sociétés indigentes qu'ils dévorent ? C'est que les princes et les peuples sont également superstitieux (2). » Les profonds politiques, les hommes prudents disaient au dix-huitième siècle, et ils disent encore au dix-neuvième : « Gardez-vous bien de dissiper les superstitions; vous périrez à la tâche. Les hommes veulent être trompés. Trompons-les donc. » Ce n'était point l'avis des philosophes : « Dire qu'il est des vérités que l'on doit taire, c'est prétendre qu'il est des maladies auxquelles il est à propos de ne pas appliquer les remèdes connus et infaillibles. Ne pourrait-on pas demander aux partisans de ces maximes insensées, si l'état sauvage est préférable à l'état policé? Doit-on réduire la partie la plus nombreuse du genre humain à la condi

(1) Helvétius, de l'Homme, sect. Ix. chap. xIII.
(2) Dumarsais, Essai sur les superstitions. (OEuvres, t.VI, pag. 65-67)

tion des bêtes? Quelle insulte plus cruelle pour l'espèce humaine que de croire que la raison ne soit réservée que pour quelques individus, et que tout le reste n'est point fait pour la connaître (1)?» Le grand argument des ennemis de toute libre pensée, c'est qu'elle est un germe de révolution. D'Holbach répond : « La vraie philosophie ne produisit jamais des ravages sur la terre; la théologie l'a cent fois plongée dans l'infortune et le deuil. La religion est seule en possession de mettre des nations entières en feu pour des opinions. Les dogmes sont si saints qu'ils doivent être maintenus, défendus aux dépens même du sang, de la vie, du repos des nations. Ne craignez donc pas la vérité, dit notre libre penseur aux hommes qui regardent comme leurs amis ceux qui les trompent, et qui détestent comme leurs ennemis ceux qui les veulent éclairer. Ne craignez pas la vérité; ses remèdes sont doux; il n'y a que ceux du mensonge qui soient inutiles, violents et dangereux. Assez longtemps vous fûtes les dupes de ces empyriques sacrés qui vous ont endormis dans l'espérance vaine de voir cesser vos maux. N'écouterez-vous jamais les conseils de la sagesse, les préceptes de la raison, les oracles de la vérité (2)? » Voilà le dernier cri qui a précédé 89. La liberté de penser, condition du perfectionnement de l'individu et de la société ! La liberté de penser, source et garantie de la liberté politique !Guerre à l'Église qui tue la liberté de penser !Guerre à la religion ellemême, puisqu'elle s'obstine à éterniser et à diviniser le despotisme intellectuel! Guerre à la royauté, puisqu'elle reste sourde aux mille avertissements que lui donne la philosophie ! Puisque l'autel et le trône sont solidaires, périssent le trône et l'autel ! Toute la Révolution est dans les pages violentes et déclamatoires, si l'on veut, que nous venons de transcrire.

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