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de l'homme, et si l'homme est dépouillé de son libre arbitre, peut-il encore être question de liberté politique ? A quoi bon la liberté, là où règne la fatalité? Heureusement que les philosophes ont leurs inconséquences; Spinoza, le panthéiste, a revendiqué la liberté de penser avec une énergie et une profondeur qui n'ont pas été égalées après lui. C'est un titre d'honneur pour la philosophie; car sans liberté de penser, qu'est-ce que la liberté politique?un mot vide de sens, ou une exploitation de la bêtise humaine au profit de coupables ambitions. C'est la gloire de Spinoza. Il a le premier formulé les vrais principes sur les droits de l'État et sur la liberté de l'individu. Payons notre tribut de reconnaissance au penseur solitaire qui, dès le dix-septième siècle, revendiqua pour l'humanité les droits qu'elle commence enfin à exercer. Si nous sommes libres, c'est à la philosophie que nous le devons, et avant tout à Spinoza. Spinoza dit dans la préface de son Traité théologico-politique : « Le rare bonheur m'étant tombé en partage, de vivre dans une république où chacun a une liberté parfaite de penser et d'adorer Dieu à son gré, et où rien n'est plus cher à tous et plus doux que la liberté, j'ai cru faire une bonne chose et de quelque utilité peutêtre, en montrant que la liberté de penser, non seulement peut se concilier avec le maintien de la paix et le salut de l'État, mais même qu'on ne pourrait la détruire, sans détruire du même coup et la paix de l'État et la piété elle-même ». Voilà donc un ouvrage philosophique dont le but est de revendiquer la liberté de penser. C'est un livre admirable qui mériterait une analyse détaillée et une discussion à part. Nous devons nous borner aux conclusions du philosophe; elles convaincront le lecteur que Spinoza mérite d'être célébré comme un précurseur de 89. Spinoza commence par prouver que la liberté de penser est de l'essence de l'homme. Cela nous paraît aujourd'hui d'une telle évidence que nous avons de la peine à comprendre qu'il ait fallu le génie de Spinoza pour établir une vérité qui est un axiome. Mais rappelons-nous qu'à la veille de 89 la liberté de penser était encore traitée de folie par l'Église. Le philosophe pouvait donc à bon droit passer pour un rêveur, quand il écrivait : « Il n'est pas possible qu'un homme abdique sa pensée et la soumette absolument à celle d'autrui. Personne ne peut faire ainsi l'abandon de la faculté naturelle qui est en lui de raisonner librement et de juger librement des choses; personne n'y peut être contraint. » Comment le gouvernement étendrait-il son autorité sur les intelligences ? Comment prescrirait-il à chacun ce qu'il doit accepter comme vrai, et rejeter comme faux? « Toutes ces choses sont le droit propre de l'individu, droit qu'aucun citoyen, le voulût-il, ne saurait aliéner. » Personne, conclut le philosophe, ne peut abdiquer le libre droit qu'il a de juger et de sentir par lui-même; chacun, par un droit imprescriptible de la nature, est le maître de ses pensées (1). Si l'individu me peut abdiquer son droit de penser librement, il est certain que l'État ne saurait l'en dépouiller. Quelle est donc sa mission ? A l'époque où Spinoza écrivait, Louis XIV régnait; il disait que l'État c'était lui. Un philosophe anglais écrivit la théorie du despotisme, dans la seconde moitié du dix-septième siècle. Il y a un abîme entre le monde réel et la doctrine de Spinoza. Non, dit-il, la fin dernière de l'État n'est pas de dominer sur les hommes, de les retenir par la crainte, de les soumettre à la volonté d'autrui; mais tout au contraire, de permettre à chacun, autant que possible, de vivre en sécurité, et de faire librement usage de leur raison. « La fin de l'État c'est donc véritablement la liberté. » Parole profonde, qui contient en germe la Révolution de 89 et les progrès que la science politique doit réaliser dans l'avenir. L'État, tel que Spinoza le voyait presque partout en Europe, n'était que le règne de la violence. En effet, partout « les opinions qui sont la propriété de chacun étaient imputées à crime.» Qu'estce autre chose que le règne de la force?Voilà pourquoi il n'y avait nulle liberté politique sur le continent, du moins dans les monarchies. Le portrait que Spinoza en fait ressemble à une satire; il est cependant l'expression de la réalité : « Quel est le grand secret du gouvernement monarchique?C'est de tromper les hommes et de colorer du beau nom de religion la crainte où il faut les tenir asservis, de telle façon qu'ils croient combattre pour leur salut, en combattant pour leur esclavage, et que la chose la plus glorieuse Soit à leurs yeux de donner leur sang et leur vie pour servir l'orgueil d'un seul homme. » Les Français de Louis XIV n'auraient-ils

(1) Tractatuis theologico-politicus, c. 20.(Nous citons la traduction de Saisset.)

pas pu se reconnaître à ce portrait? « Dans un État réellement libre, il faut bannir ces idées, car rien n'est plus contraire à la liberté générale que d'entraver, par des préjugés ou de quelque façon que ce soit, le libre exercice de la raison de chacun (1). » Que fera l'homme libre, si on lui enlève par la force la liberté de penser, qui constitue la vie?Spinoza répond hardiment qu'il n'obéira pas aux lois qui prétendent violenter sa conscience. Il ne prêche pas précisément la révolution, mais il prêche la résistance et au besoin le martyre : « Le citoyen qui se sait honnête homme ne redoute pas la mort, comme le scélérat, et ne cherche point à échapper au supplice. Le supplice lui paraît honorable, et il se fait gloire de mourir pour la bonne cause et pour la liberté. Quel exemple et quel bien peut donc produire une telle mort ! A coup Sûr, on ne saurait apprendre à ce spectacle qu'une chose, à imiter ces nobles martyrs. Quant à ceux qui craignent la mort, ils sont dignes de se faire les lâches flatteurs de la tyrannie (2). » Les partisans du despotisme répondront à cette énergique revendication du droit de l'individu, qu'elle conduit à l'anarchie, puisqu'elle annule l'État.Non, Spinoza n'entend pas annuler l'État ; jamais une idée pareille ne viendra à un philosophe. L'État n'est-il pas appelé à garantir la liberté, à en assurer l'exercice ? Annuler l'État, ce serait rendre la société impossible, ce serait donc empêcher l'homme de développer son corps et son esprit, puisqu'il ne peut se perfectionner que dans la société.Spinoza convient que l'individu peut abuser de sa liberté; il peut compromettre la sûreté de l'État par ses paroles comme par ses actions. Il en conclut que, si l'individu est libre, cette liberté ne saurait être absolue, illimitée. Il faut donc déterminer dans quelles limites la liberté peut et doit être accordée à chaque citoyen, de manière que la tranquillité de l'État ne soit pas compromise. Deux droits sont en présence, celui de l'individu, et celui de l'État. L'un ne doit pas être sacrifié à l'autre, il faut les concilier, puisqu'ils Ont chacun leur légitimité. Spinoza avoue la difficulté du problème : c'est, dit-il, l'objet principal de ses recherches (3).

(1) Tractatus theologico-politicus, c. 18 et præf.
(2) Ibid, c. 20.
(3) Ibid, c, 16.20.

La SOuveraine puissance n'est pas absolue, elle a ses bornes dans la nature et dans les droits de l'homme : « Qui pourrait jamais, dit Spinoza, se dépouiller en faveur d'autrui de la puissance qui lui a été donnée, et par suite des droits qui lui appartiennent, au point de cesser d'être homme? Et où est le souverain pouvoir qui dispose de toute chose à son gré (1)?» Spinoza explique et prouve sa proposition par un exemple saisissant : « En vain commanderait-on à un sujet de haïr son bienfaiteur, d'aimer son ennemi, d'être insensible à l'injure, de ne point désirer la sécurité de l'âme; toutes ces choses résultent de la nature humaine, et aucune puissance ne peut changer la nature de l'homme. Il en est de même des droits qui lui appartiennent naturellement , ils échappent à l'action du pouvoir souverain; chacun se les réserve, pour ainsi dire, comme un domaine où il est seul maître et SOuverain (1). »

Mais les droits de l'individu ont leurs limites. Les déclarer illimités, ce serait détruire l'État. Il en est ainsi, même de la liberté de penser. Chacun peut manifester sa pensée, par paroles ou par écrit. Tant que le citoyen ne fait qu'exprimer ses opinions, il doit jouir d'une liberté entière; mais du moment que ses paroles ou ses écrits se traduisent en actions, son droit est limité par celui de l'État; il ne peut pas attaquer les lois, il ne peut pas agir en opposition avec la volonté souveraine, peu importe par qui elle est représentée, par le peuple entier, par quelques hommes ou par le prince.Ainsi chacun peut penser, juger, et par conséquent parler avec une liberté entière, pourvu qu'il se borne à parler et à enseigner, en ne faisant appel qu'à la raison, et qu'il n'aille pas mettre en usage la ruse, la colère, la haine, ni s'efforcer d'introduire de son autorité privée quelque innovation dans l'État. « Par exemple, ajoute Spinoza, si quelque citoyen montre que telle loi répugne à la saine raison, et pense qu'elle doit être pour ce motif abrogée; s'il soumet son sentiment au jugement du Souverain, et s'il n'agit en rien contre la loi, certes il mérite bien de l'État, comme le meilleur citoyen. Mais si, au contraire, il se met à accuser le magistrat d'iniquité, s'il entreprend de le rendre odieux à la multitude; ou bien, si d'un esprit séditieux, il s'efforce d'abro

(1) Tractatus theologico-politicus, c. 17.

ger la loi malgré le magistrat, ce n'est pas moins qu'un perturbateur de l'ordre public et un citoyen rebelle. » Spinoza applique sa doctrine à la religion. Il célèbre la liberté des cultes qui régnait à Amsterdam, et dont toutes les sectes profitaient, quelles que fussent leurs croyances, à condition de vivre selon les lois de l'honnêteté. Spinoza veut donc la liberté religieuse. Cependant il reconnaît aussi à l'État une action sur les cultes. Il n'est pas inutile de faire connaître son opinion, aujourd'hui que l'on dénie à l'État tout droit d'intervenir dans la religion, au nom de la liberté.Spinoza est grand partisan de la liberté; ce qui ne l'empêche point de poser en principe que l'État a le droit de régler les choses sacrées, en tant que la paix publique y est intéressée.Ce droit lui paraît si évident qu'il s'étonne que l'État n'en jouisse nulle part sans opposition. Il est de l'essence de l'État d'être souverain, et indépendant dans l'exercice de ses fonctions; il faut donc que toute religion respecte cette souveraineté, et s'y soumette même, sinon il n'y aurait point d'État, et par suite point de société possible.Cependant le catholicisme conteste à l'État un pouvoir qui est de son essence; sous le nom de puissance spirituelle, il revendique pour l'Église une vraie souveraineté, qui ruine celle de l'État et la transporte en réalité au pape. En ce sens, Spinoza qualifie le catholicisme de séditieux. « Il suffirait, dit-il, de la maxime qu'il faut obéir à Dieu plutôt qu'aux hommes, pour jeter le trouble, la division et l'anarchie dans la société. Sans doute, nous devons avant tout obéir à Dieu, quand nous avons une révélation certaine et indubitable de sa volonté. Mais dire qu'il faut obéir à Dieu, en ce sens qu'il faut obéir à celui qui se dit l'organe de Dieu, son vicaire, plutôt qu'au prince ou à la loi, c'est mettre évidemment un homme au dessus de tous les princes, au dessus de toutes les lois, c'est mettre l'existence de l'État dans la main du pape (1). » On le voit, Spinoza ne sacrifie pas les droits de l'État à la liberté, il mérite d'autant plus d'être écouté, quand il revendique la liberté; on est sûr que ce n'est point un anarchiste qui parle. La libre manifestation des opinions n'a en elle-même rien de séditieux. L'État doit donc la permettre. Ce n'est pas à dire que la

(1) Tractatus theologico-politicus, c. 19.

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