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eût fallu des raisons pour fermer la bouche aux incrédules. Il eût fallu avoir plus d'esprit qu'eux pour charmer les lecteurs. Mais l'intelligence et l'esprit ont toujours été chose très rare dans l'Église. Le moyen d'être raisonnable quand il faut défendre des mystères qui sont un défi à la raison! Le moyén d'être spirituel, quand on doit prendre parti pour les miracles et les reliques, c'est à dire pour ce qu'il y a de plus niais parmi les niaiseries ! L'Église a trouvé le secret de se passer d'intelligence et d'esprit : elle impose silence à ses adversaires. Au moyen âge, rien de plus facile ; on n'avait pas la presse, et on avait les bûchers. Mais depuis que l'imprimerie est inventée, que faire ? Clément XIII, de même que le clergé de France, dit que tout le mal vient de ce qu'on n'a pas empêché la publication des mauvais livres (1). Ainsi le remède serait la censure. Hélas ! la censure existait en France, et cependant les mauvais livres y pullulaient. Si la censure est impuissante, il ne reste plus que le feu. En condamnant l'Encyclopédie, Clément défend d'abord de la lire, sous peine d'excommunication majeure pour les laïques, et de suspension pour les clercs. Ainsi l'Encyclopédie trouvait des lecteurs jusque dans le sein du clergé! Voilà un signe des temps. Le pape aurait voulu empêcher tout le monde delire ce livre abominable; il ordonne à tous ceux qui possèdent un exemplaire de le remettre aux évêques ou à l'inquisiteur, pour qu'il soit livré aux flammes. Le commandement s'adressait aux libraires aussi bien qu'aux particuliers, comme on le voit par la bulle qui condamme le livre de l'Esprit d'Helvétius (2). Il ne manquait qu'une chose pour l'exécution de ces bulles de vandale, la foi. Mais si la foi avait encore régné dans les esprits, il n'y aurait eu ni Helvétius, ni encyclopédistes. Au seizième siècle, un pape disait qu'il n'y avait qu'un remède contre l'hérésie, le feu. Paul III entendait brûler les hérétiques avec leurs livres. Voilà la vraie doctrine de Rome et de l'Église. Au dix-huitième, les papes se seraient volontiers contentés de la destruction des livres. Encore n'y parvinrent-ils pas. Nous doutons fort qu'en France un seul exemplaire de l'Encyclopédie ait été remis à un évêque et livré aux flammes. Clément XIII eut pour

(1) Bullarium Clementis XIII, t, lII, pag. 72. (2) Ibid., t. I, pag. 141,88.

successeur un pape d'un génie plus doux; Ganganelli comprenait les exigences de son temps : il abolit les jésuites, et il chercha à se concilier les princes, en prêchant le respect de l'autorité temporelle. C'est un autre signe de décadence. Ganganelli, organe et chef du pouvoir spirituel, constate le mal croissant de l'incrédulité : « A quelle époque vit-on jamais s'élever, presque chaque jour, et circuler de si pernicieuses opinions, tendantes à affaiblir et à détruire la foi?Aussi sommes-nous remplis de douleur à la vue de cette pestilentielle maladie des âmes, qui s'étend et se propage malheureusement de jour en jour. » Le mal est certes un mal spirituel. Or, n'y a-t-il pas un pouvoir spirituel, qui se concentre dans le pape ? Pourquoi Ganganelli n'a-t-il point recours aux armes spirituelles ? Le pape sait ce qu'elles valent; il sait, par sa propre expérience, que ce sont les rois qui font la loi à l'Église. Il cherche à les intéresser au salut de la religion : « Personne, dit-il, n'a jamais déclaré la guerre aux divines prescriptions du Christ, qu'il n'ait en même temps diminué le respect dû aux princes, et troublé la tranquillité des peuples (1). » Ganganelli ne voyait point que les rois étaient de mauvais protecteurs ; car eux-mêmes avaient besoin d'être protégés. Que penser de l'Église, quand on voit le pape la placer sous l'appui de Louis XV? « Après Dieu, dit-il, il met sa principale confiance dans la religion dont est pénétré le cœur du roi, son très cher fils en Jésus-Christ, et il attend tout de son royal concours (2). » Un fait éclate avec évidence dans cette décrépitude de l'Église : les papes, aussi bien que les hauts prélats de France, font sans cesse appel à la solidarité de l'autel et du trône. Et qu'était-ce que la royauté, dont ils invoquaient la protection? La royauté du crapuleux Louis XV ! L'Église éveillait la sollicitude des princes, en leur disant que la licence religieuse et la licence politique allaient toujours de pair.Ce qu'elle appelait licence, était le premier éveil de la liberté, de ces droits innés à l'homme, sans lesquels il serait sur la même ligne que la brute. La solidarité du trône et de l'autel voulait donc dire : maintien de l'ancien régime, pour l'État comme pour l'Église. Le pape, pas plus que le clergé de France, ne voyait

(1) Theimer, Epistol. Clementis XIV, pag. 39. - Histoire du pontificat de Clément XIV, t. I, pag. 277-279, . (2) Idem, Histoire du pontificat de Clément XIV, t. I, pag. 454.

que le passé qu'il voulait maintenir tombait en ruine, et était destiné à mourir. Il n'y avait qu'une prévision juste dans ces éternelles jérémiades : la royauté et l'Église étaient effectivement solidaires, en ce sens que représentant la vieille société, elles devaient mourir ensemble. Elles Sont mortes. La réaction ne sauvera pas plus l'Église que la royauté.

CHAPITRE II

LA TOLÉRANCE PHILOSOPHIQUE

§ 1. Liberté religieuse N° 1. La doctrine de l'Église et les sentiments de l'humanité

I

Nous avons dit qu'en révoquant l'édit de Nantes, Louis XIV fut l'organe de l'opinion publique. Les sentiments de la société laïque ne tardèrent pas à se modifier. Au dix-huitième siècle, il se fit une vive réaction contre l'intolérance du grand roi; elle fut telle qu'insensiblement les horribles édits contre les réformés tombèrent en désuétude. Il n'en fut pas de même du clergé : c'est à peine si les hauts prélats, tous sortis de la noblesse, conservaient quelques croyances chrétiennes, mais on dirait qu'il suffit de passer pour catholique, pour être intolérant. Les évêques et les abbés vont nous dire eux-mêmes quel abîme il y avait entre le clergé et le monde laïque : l'Église était restée immobile, tandis que la société civile avait déserté le catholicisme persécuteur du dix-septième siècle pour une philosophie, dont le premier article de foi était, humanité, tolérance.

Nous sommes en 1750. L'assemblée générale du clergé jette un cri de détresse; elle s'écrie que la foi s'en va. Pourquoi?est-ce la faute de Montesquieu? est-ce la faute de Voltaire? Écoutons l'archevêque d'Albi, exposant ses doléances en comité secret : « Les protestants, dit monseigneur, s'assemblent en très grand nombre; leurs ministres tiennent des synodes; ils marient et donnent le baptême aux enfants, au mépris de toutes les lois du royaume. De si grands maux sont très affligeants pour l'Église, et en même temps dangereux pour l'État. Tous les prélats de la métropole d'Albi réclament la protection de l'Assemblée, et ses bons offices auprès du roi, qui peut seul arrêter les progrès rapides de l'hérésie.» Ces plaintes ne pouvaient manquer d'être bien accueillies par l'Assemblée. Le cardinal de la Rochefoucauld qui la présidait, dit que le clergé voyait avec la plus profonde douleur la foi s'affaiblir de jour en jour, qu'on devait faire les derniers efforts pour la ranimer, et supplier le roi, avec les plus vives instances, d'exécuter les édits donnés contre les réformés (1).

L'Assemblée remit un mémoire au roi. Elle y rappelle que déjà en 1745, les entreprises des religionnaires avaient formé l'objet de ses justes plaintes; que Sa Majesté s'était montrée sensible au détail affligeant des pertes que faisait la religion, et au progrès d'une secte également ennemie de l'Église et de l'État.Viennent ensuite les griefs : « Les ministres et les prédicants, au mépris des édits et des déclarations qui les ont proscrits sous les peines les plus rigoureuses (la mort), continuent à inonder les provinces et les diocèses où il y a des prétendus réformés; ils y ont aussi rétabli, par voie de fait, l'exercice public de leur religion; ils ont chacun leur département; ils exercent les mêmes fonctions et la même autorité qu'avant la révocation de l'édit de Nantes; ils prêchent, ils baptisent, ils marient, ils visitent et exhortent les malades, ils enterrent les morts avec appareil ; ils tiennent des synodes, ils font des règlements, leur subsistance est assurée (2). » Tels étaient les sentiments du clergé de France, au milieu du dixhuitième siècle. Aujourd'hui la force des choses oblige l'Église à accepter la tolérance civile, et à l'entendre, elle n'a jamais prêché que l'intolérance dogmatique. Hypocrisie ! Au dixhuitième siècle, alors que le souffle de la révolution agitait déjà la France, l'assemblée générale du clergé regarde comme une abomination, que les prédicants baptisent les nouveau-nés et enterrent les morts, elle s'indigne de ce que la subsistance des ministres réfor

(1) Procès-verbaux de l'assemblée générale du clergé, t.VIII, 1* partie, pag. 338, 339. (2) Ibid. , pag. 342. '

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