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n'a jamais été reçu dans lesdites écoles ; que tout cela est non seulement irrégulier, mais tortionnaire et abusif, ladite raison n'ayant jamais été admise ni agrégée au corps de ladite université, et ne pouvant par conséquent consulter avec les docteurs d'icelle, ni être consultée par eux, comme en effet elle ne l'a jamais été. La cour, ayant égard à ladite requête, maintient et garde ledit Aristote en la pleine et paisible jouissance desdites écoles. A donné acte à tous régents, maîtres ès-arts et professeurs, de leur opposition au bon sens. Et afin qu'à l'avenir il n'y soit contrevenu, a banni à perpétuité la raison des écoles de ladite université; lui fait défense d'y entrer, troubler ni inquiéter ledit Aristote en la possession d'icelles, à peine d'être déclaré janséniste et amie des nouveautés. » Il va sans dire que les jésuites firent censurer les Lettres d'un provincial; cela était plus facile que d'y répondre. Écoutons la hautaine réponse que Pascal fit aux censeurs romains : « Si mes Lettres sont condamnées à Rome, ce que j'y condamne est condamné dans le ciel : Ad tuum, domine Jesu, tribunal appello. (1) » Il ajouta ces paroles lapidaires qui sont comme la marque du fer chaud imprimée au front de l'Église catholique, apostolique et romaine : « L'Inquisition et la Société, les deux fléaux de la vérité. » Et qui a établi l'inquisition ? qui a établi la société ? Les papes, ces organes infaillibles de la vérité absolue. Ce sont donc, au témoignage de Pascal, les prétendus organes de la vérité qui en sont les fléaux ! L'illustre écrivain ne savait pas combien il disait vrai. Rome ne se contenta pas de la censure, elle eut recours à la falsification. L'accusation est grave, nous allons fournir nos preuves. On ne pouvait pas prohiber la lecture des Pères de l'Église, puisqu'ils sont les organes de la tradition catholique. Cependant il y a dans les Pères des passages qui, loin de favoriser les prétentions de la cour de Rome, prouvent qu'elles sont en opposition avec les croyances et avec les faits des premiers siècles. Que faire?On se mit à expurger les saints Pères, c'est à dire qu'on les corrigea. OEuvre de faussaire, s'il en fut jamais, puisqu'on altérait le texte qui se trouvait dans les manuscrits. Les franciscains eurent l'honneur de l'initiative; en 1559, ils publièrent une édition de saint Ambroise, qui était altérée, partout où son langage n'est pas

(1) Puscal, Pensées, art. XXlV.

assez ultramontain. Les cordeliers ne sont pas le pape, dira-t-on. Et bien, voici un cardinal devenu pape et un des plus célèbres. Sixte-Quint fit une édition de saint Ambroise, en 1579, également corrigée, c'est à dire falsifiée. Il n'y a point à chicaner; ce sont des témoins oculaires qui déposent, et parmi eux, des catholiques ! La lecture de saint Augustin avait contribué à allumer le génie de Luther : comment enlever aux hérétiques l'appui du docteur de la grâce ? La chose était impossible, dans les pays protestants ; les zélés amis de la vérité veillèrent à ce que du moins les lecteurs orthodoxes ne fussent point infectés du poison; l'éditeur vénitien eut l'audace de dire sur le titre même, « qu'il avait effacé tout ce qui pourrait corrompre la foi des fidèles, et les entraîner dans le crime de l'hérésie. » Ainsi saint Augustin n'était plus assez catholique aux yeux des réactionnaires du seizième siècle ! Que dis-je? Les papes mêmes, des papes sanctifiés, furent corrigés par des éditeurs romains. Saint Grégoire le Grand, l'ami et le fauteur de toutes les superstitions, ne fut plus trouvé suffisamment orthodoxe, en l'an de grâce 1589; on le mutila. Nous ne disons rien des falsifications que tout le monde connait. Le chef-d'œuvre en ce genre fut l'interpolation qui transforma saint Cyprien en défenseur de la papauté, tandis que l'évêque de Carthage est un partisan déclaré du l'égalité épiscopale (1). On pourrait croire que ces faux sont l'œuvre de quelques fanatiques, trop zélés pour le maintien de la bonne doctrine.' Il n'en est rien, c'était un système, cela se faisait par ordre; et de qui émanait le commandement impie, de fausser la pensée des morts, quand même les morts étaient des saints et des Pères de l'Église ? De Rome. On lit dans l'Index publié par le pape Clément que tous les livres des écrivains catholiques, publiés depuis 1515, devaient être corrigés; que si la correction ne pouvait pas se faire facilement, on devait les détruire (2). Voilà le meurtre de la pensée érigé en loi par le vicaire de Dieu ! Qu'est-ce que l'assassinat, en comparaison de ce crime sans nom qui entreprend de détruire ce qui constitue l'essence de l'homme, la libre raison?Si l'Église en avait eu le pouvoir, il ne serait pas resté un seul livre qui eût dévoilé

(1) Voyez les témoignages dans Gieseler, Kirchengeschichte, t. III, 2, pag. 651, note 27. (2) Fra Paolo, Opere, t. II, pag. 378, § 3.

ses usurpations sacriléges, pas un seul livre qui eût éclairé la postérité sur ses attentats; la nuit de la mort se serait faite dans les intelligences.

Heureusement que la papauté n'avait pas partout la funeste influence qu'elle exerçait en Italie. Les gallicans ne tenaient aucun compte des censures romaines, et les rois catholiques eux-mêmes ne les respectaient point. Écoutons les plaintes d'un ultramontain sur la tiédeur des princes orthodoxes.Après avoir rapporté l'édit de Charles-Quint contre les ouvrages hérétiques, l'annaliste romain Raynaldi ajoute : « Plût à Dieu que les rois de notre temps prissent à cœur ces salutaires préceptes, et qu'animés d'un saint zèle ils réprimassent les hommes audacieux qui, au grand scandale des vrais chrétiens, se moquent des censures apostoliques (1). » Le célèbre jésuite Pallavicini se demande quelle est la cause de l'opposition que rencontrent les défenses du saint-siége. « Dieu aussi, répond-il, défendit aux hommes de manger des fruits de l'arbre de la science. Ils en crurent le tentateur plutôt que la voix de leur Père céleste. De là tous nos maux (2). »Voilà le symbole de l'amour que l'Église porte à la science ! A ses yeux, la science libre, la pensée affranchie des chaînes qu'elle lui met, est une inspiration du diable !

N° 3. L'Église et les libres penseurs au dix-huitième siècle

Au dix-huitième siècle, les libres penseurs font une guerre à mort au catholicisme. Et que fait l'Église? En France elle n'avait plus les bûchers de l'inquisition sur lesquels elle immola Bruno. Les lois qui conduisirent Vanini à la mort existaient toujours ; mais le fanatisme, s'il n'était pas éteint, avait du moins perdu de son audace. L'Église en était réduite aux mandements, aux censures et à la protection des rois. Si le clergé avait mérité la qualification de pouvoir spirituel qu'il se donnait toujours, il serait

(1) Raynaldi, Annales, ad a, 1540, n° 10.
(2) Pallavicini, Istoria del concilio di Trento, XV, 18,9.

descendu dans la lice pour combattre corps à corps les téméraires qui osaient, nouveaux Titans, escalader le ciel. Mais l'Église n'avait plus rien de spirituel que le nom. N'était-ce pas une amère dérision de parler de la spiritualité d'un clergé qui comptait parmi ses princes l'abbé Dubois, rebut de l'espèce humaine, l'abbé Bernis, poète galant et ami de madame de Pompadour ? Le talent avait déserté l'Église en même temps que la foi. Sur les siéges où avaient brillé Bossuet et Fénelon, on voyait de grands seigneurs, qui n'étaient guère plus chrétiens que leurs frères, les nobles de COUlI*. Comment l'Église aurait-elle combattu l'incrédulité, alors qu'elle même était infectée du vice qui rongeait la société tout entière ? Rappelons-nous que l'abbé de Châteauneuf, le parrain de Voltaire, apprit à lire à son filleul dans la Mosaïde, pièce de vers attribuée à Jean-Baptiste Rousseau, et où Moïse était traité d'imposteur. Ce fut ce même abbé qui présenta Voltaire chez la fameuse Ninon de Lenclos; la courtisane, malgré les taches de sa vie, valait mieux que les abbés ; elle n'était du moins pas abbesse, et elle refusa, dit-on, son ancienne amie, madame de Maintenon, qui lui offrit de l'appeler à la cour, à condition qu'elle se ferait dévote. C'est encore l'abbé de Châteauneuf qui introduisit son filleul, au sortir du collége, dans ces sociétés de Paris, où, par réaction contre l'hypocrisie que Louis XIV imposait à la France, l'on affectait la licence. Quels furent les personnages que Voltaire trouva au Temple ? L'abbé de Cheaulieu, l'abbé Servien, l'abbé Courtin. . Ainsi ce sont des oints du Seigneur qui corrompirent Voltaire, tout enfant ! Les catholiques lui font un crime de son immoralité; cependant il ne vécut jamais dans la fange où vivaient les abbés ; s'il perdit dans leur compagnie la pudeur de sentiment que l'on aimerait à trouver chez un poète et chez un philosophe, à qui faut-il s'en prendre, à l'élève ou à ses maîtres (1)? Sans foi, sans talent, sans science, que restait-il à faire à l'Église en face des libres penseurs ? Le clergé se réunissait régulièrement tous les cinq ans pour voter des subsides ; faible impôt qu'il payait pour les biens immenses que l'on appelait le

() Condorcet, vie de voltaire.-Abbé Duvernet, Vie de Voltaire. - Martin. Histoire de France, t. XV, pag. 360.

patrimoine des pauvres, bien que les pauvres n'en profitassent guère. Dans ces assemblées générales siégeaient les évêques et les abbés. Ils portaient au pied du trône leurs doléances et leurs remontrances; nous les avons entendus imposer à Louis XIV la révocation de l'édit de Nantes.Au dix-huitième siècle, l'Église eut des adversaires plus redoutables à combattre que les réformés. Dans le principe, le clergé, tout en constatant les progrès de l'incrédulité, n'avait encore aucune inquiétude sérieuse. L'Église n'est-elle pas en possession de la vérité? « Nous travaillerons, disent les nobles prélats, à arrêter les progrès trop rapides d'une vaine philosophie, qui souvent n'est qu'une ignorance pleine d'irréligion et une présomptueuse incrédulité (1). » Ces messieurs parlent du haut de leur grandeur; oints du Seigneur, ils n'ont qu'à ouvrir leur bouche sacrée pour terrasser l'ennemi. Si, en effet, la philosophie est le fruit d'une présomptueuse ignorance, la tâche de ceux qui possèdent la vérité absolue est très facile : que n'écrasent-ils du poids de la vérité divine les vaines erreurs de l'orgueil humain ! Cependant les attaques redoublent, et nous ne sommes qu'en - 1748. Le clergé de France harangue le roi : « Que sous le règne d'un prince qui aime la religion, nous voyions pour jamais disparaître cet esprit d'incrédulité qui, sans pudeur, sans ménagement, s'élève avec insolence contre la noble simplicité de nos mystères. Que l'on ait en horreur, à la cour et à la ville, cette vaine et fausse philosophie, qui ne porte sur d'autre principe que celui de n'en connaître aucun, qui n'est appuyée que sur des doutes usés, proposés d'abord par les premiers ennemis de la religion, dissipés par les plus grands génies de l'antiquité, et depuis, cent fois renouvelés et cent fois confondus (2). » Si l'injure et la malédiction tenaient lieu de raison, la philosophie du dix-huitième siècle serait morte en naissant. Mais il paraît que les harangues des archevêques lui portaient bonheur. En 1755, le ton superbe du clergé a singulièrement baissé; écoutons l'évêque d'Autun : « Nous ne pouvons vous dissimuler, Sire, que les plaies de l'Église sont mortelles, et que leur effet le plus ordinaire (l'effet des plaies !) est de porter bientôt les esprits à de plus grands excès. L'incré

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