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divinement par la foi en Jésus-Christ un jugement qui honore Dieu selon tout ce qu'il est (1). » C'est avec ce jargon métaphysicothéologique que Malebranche démontre comme quoi les infidèles ne peuvent pas être sauvés, quand même ils s'appelleraient Socrate, Léonidas ou Cimon. Qu'est-ce que le martyre du philosophe? le dévoûment du Spartiate ? la bienfaisance du guerrier athénien? Quelque petite action morale, comme dit le père Garasse. Et le père Malebranche, dans son prétentieux langage, ne dit pas autre chose. Les bonnes œuvres des païens sont tout ensemble des vertus et des vices. Quel galimatias ! Après cela, il ne faut point s'étonner si Malebranche traite d'insolence la présomption des philosophes d'adorer Dieu. « Il n'y a que les chrétiens à qui il soit permis d'ouvrir la bouche et d'adorer divinement le Sauveur. » Pourquoi les philosophes sont-ils insolents en faisant ce que tout homme doit faire ? « C'est qu'ils méconnaissent la distance qui sépare le fini et l'infini. » Et les chrétiens ? « Ils protestent que ce n'est que par Jésus-Christ qu'ils prétendent avoir avec lui quelque rapport. » Mais le Christ n'est-il pas le Verbe de Dieu ? un avec son Père?infini comme lui? Double et triple galimatias ! Voilà les niaiseries auxquelles conduit le christianisme, quand on essaie de lui donner une couleur philosophique. Hâtons-nous de quitter un écrivain, que les chrétiens accusent de ne pas être orthodoxe, auquel les philosophes reprochent de se contenter de mots, qui en définitive n'est ni chrétien, ni philosophe, ce qui sera le sort de tous ceux qui voudront allier ce qui est inalliable, un dogme absurde et la raison. Adressons-nous au dernier Père de l'Église, à l'aigle de Meaux. On ne dira pas de lui qu'il manque de précision. Son catéchisme est clair et net, comme une géométrie. « Peut-on être sauvé hors l'Église catholique, apostolique et romaine? Non. Ainsi les juifs, les païens et les hérétiques, n'auront pas la vie éternelle, s'ils meurent hors de l'Église (2). » Comment savez-vous, nous dira-t-on, qu'ils meurent hors de l'Église ? Nous répondons que le bon sens le dit. Veut-on que les juifs meurent dans l'Église, alors qu'ils maudissent l'Église? et les hérétiques qui traitent Rome de Babylone et de prostituée meurent-ils par hasard dans l'Église ? Quant aux païens, la ques

(1) Malebranche, Entretiens sur la métaphysique, t. I, pag. 253. (Édit Charpentier.) (2) Bossuet. (OEuvres, t.VIII, pag 57. Edit. de Besançon.)

tion seule est une absurdité. Aussi Bossuet qui, quoique théologien, a conservé le bon sens, dit-il qu'aucun païen ne sera sauvé. Il y a d'abord les héros de l'antiquité qui sont allés tout droit en enfer. Bossuet ne le dit point aussi brutalement; mais son beau langage n'aboutit pas moins à la damnation.Alexandre est le type des héros, et aussi le type des brillantes qualités de la race grecque. Qu'est-ce que Bossuet pense de son salut ? « Il a souhaité de faire du bruit dans le monde durant sa vie et après sa mort. Il a tout ce qu'il a demandé. » Voilà la formule, elle est plus polie que la nôtre, mais la politesse n'empêche point qu'Alexandre ne brûle dans les feux de l'enfer. « Il a eu tout ce qu'il demandait. En a-t-il été plus heureux, tourmenté par son ambition durant sa vie, et tourmenté maintenant dans les enfers ! Il en est de même de tous ses semblables. Ils ont reçu leur récompense, dit le Fils de Dieu (1). » C'est Satan qui est chargé de la leur donner. S'il suffit d'aimer la gloire pour être damné, toute l'antiquité le sera, car il faut l'avouer, elle ne savait ce que c'était que l'humilité. Les poètes et les orateurs, les philosophes mêmes aimaient à être loués, et on ne leur épargnait pas l'encens. Nous parlons d'encens à la lettre. « La folie de les louer, dit Bossuet, a été jusqu'à leur dresser des temples. Et qu'avez-vous prononcé dans votre Évangile de cette gloire qu'ils ontreçue et reçoivent continuellement dans la bouche de tous les hommes ?Je vous le dis en vérité, ils ont reçu leur récompense (2). » Lisez : ils sont damnés. Le monde ancien n'a point d'âmes plus élevées et plus pures que Socrate et Marc-Aurèle. Le père Garasse, dans son langage burlesque, les flétrit néanmoins d'athéistes. Bossuet est au fond du même avis ;, sur l'autorité de saint Augustin, il n'hésite pas à dire qu'ils étaient privés de la connaissance de Dieu, et que partant ils sont exclus de son royaume éternel (3). Si Socrate et Marc-Aurèle sont damnés, qui donc pourrait être sauvé?Tous les peuples païens, « séparés de l'Évangile, habitent par cela même les ténèbres et dans la région de l'ombre de la mort (4). « Style biblique qui signifie que les Gentils en masse brûlent dans les enfers.

(1) Bossuet, Sermon pour la profession de madame de la Vallière. (OEuvres, t.VII, pag. 623) (2) Idem, Traité de la concupiscence, chap. xix. (OEuvres, t. IV, pag. 564.) (3) Idem, Oraison funèbre de Louis de Bourbon.(OEuvres, t, VIl, pag. 770) (4) Idem, Avertissement sur le livre des Réflexions morales, § 17. (OEuvres, t. II, pag. 505)

En présence de ces jugements d'une clarté et d'une rigueur également désespérantes, que faut-il penser « des secrètes dispensations de la grâce, des occultes insinuations de la vérité, que Dieu répand dans toutes les nations par les moyens dont il s'est réservé la connaissance? » Si ce n'était Bossuet qui tient ce langage, on croirait qu'il se moque des infidèles. Il faut être dans l'Église catholique pour faire son salut; or, il y a des milliards d'hommes qui n'ont jamais entendu parler d'Église. Quel sera leur sort? Ils sont damnés, à moins que, par un miracle impossible, ils ne soient dans le sein d'une Église qui n'existait pas encore, ou qu'ils ne connaissâient point. Mais pourquoi Dieu ferait-il ce miracle pour le commun des païens, alors qu'il ne l'a pas fait pour Socrate et Marc-Aurèle? Le miracle ne figure dans la doctrine catholique que pour la forme, pour fermer la bouche aux libres penseurs quand ils accusent l'Église de damner les infidèles. Elle n'a garde ! Dieu a des grâces occultes qu'il dispense à qui il veut. Mais mettez l'Église au pied du mur, et demandez-lui si les plus vertueux des anciens seront sauvés ? Elle répondra par la bouche de saint Augustin et de Bossuet que Socrate et Marc-Aurèle sont damnés.

Quand les libres penseurs accusent l'Église de damner les infidèles, ils lui reprochent d'enseigner que les infidèles comme tels ne peuvent pas être sauvés. Eh bien, telle est certainement la doctrine de Bossuet, ainsi que celle d'Augustin. Les libres penseurs, et parmi eux se trouvent aujourd'hui des chrétiens, des sectes entières, professent que le salut consiste à connaître la vérité et à la pratiquer. En ce sens les non croyants se peuvent sauver aussi bien que les orthodoxes. Ce salut-là, les défenseurs du christianisme ne l'admettront jamais. Il leur faut à toute force la damnation des infidèles, des hérétiques et des schismatiques. Du temps de Bossuet, les sentiments des libres penseurs envahissaient la société chrétienne. Il combat avec une vivacité extrême ce qu'il appelle l'indifférence des religions, c'est à dire l'opinion que tous les hommes, de quelque religion qu'ils soient, sont capables de se sauver. « C'est la folie du siècle où nous vivons, s'écriet-il. Elle règne en Angleterre et en Hollande, et par malheur pour les âmes, elle ne s'introduit que trop parmi les catholiques. » Bossuet ne veut pas que les nations de l'antiquité, autres que les Juifs, participent au salut. Un écrivain catholique prétendait que les

Perses y auraient part, comme ayant connu le vrai Dieu. « Doctrine d'une prodigieuse témérité, dit Bossuet. Si l'on excuse les Perses, on ouvrira la porte à ceux qui voudront excuser le reste des païens. Il faut résister à ces nouveautés, non seulement par des discours, mais par des censures expresses, si l'on ne veut donner cours à l'indifférence des religions (1). »

II

Il y avait du temps de Bossuet un philosophe, grand parmi les grands, un génie universel, mathématicien érudit, historien tout ensemble et penseur profond. Nous en voulons à Leibniz de ce qu'il n'a pas combattu ouvertement la doctrine du christianisme traditionnel sur le salut des infidèles. Dans le cours de ces Études nous avons dit que l'illustre philosophe est diplomate en fait de religion (2). Nous allons le surprendre en flagrant délit de duplicité. Ce pauvre Leibniz! Il tenait énormément à passer pour Orthodoxe ! Mais quand l'orthodoxie dit une grosse absurdité, comment alors la concilier avec la raison qui est aussi chère à Leibniz que la foi? Il est triste de voir le philosophe allemand se débattre contre une croyance qu'il ne pouvait pas admettre, et qu'il n'avait pourtant pas le courage de répudier.Sa haute intelligence se refuse à croire que les beaux caractères de l'antiquité soient damnés : « Je ne suis pas pour ceux qui ont cru faire beaucoup d'honneur à notre religion, en disant que les vertus des païens n'étaient que des vices éclatants. C'est une saillie de Saint Augustin qui n'a point de fondement dans l'Écriture et qui choque la raison (3). » Qu'est-ce à dire? Est-ce que les vertus des païens sont donc de vraies vertus et méritent-elles la vie éternelle? Voilà Leibniz au pied du mur de l'orthodoxie; s'il dit oui, il est perdu. Il ne dit pas Oui; tout en traitant de dur le sentiment de saint Augustin sur le péché originel, il n'entend pas soutenir que les païens aient pu se sauver avec les seules forces de leur nature. En définitive, comment sauve-t-il les infidèles ? Par le moyen d'un miracle, comme

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le père Garasse ! « On peut soutenir, dit-il, que Dieu donne aux infidèles la grâce d'exciter un acte de contrition, et qu'il leur donne aussi, soit explicitement, soit virtuellement, mais toujours surnaturellement, avant que de mourir, quand ce ne serait qu'aux derniers moments, toute la lumière de la foi et toute l'ardeur de la charité qui leur est nécessaire pour le salut (1)!» L'orthodoxie de Leibniz est sauvée. Mais est-ce au moins sa conviction bien sincère ? Dans sa correspondance avec le landgrave de Hesse, le philosophe revient sur la question; et là il se prononce décidément pour le salut des Gentils : « Je ne suis pas entièrement dans les sentiments de M. Arnauld qui trouve étrange que tant de millions de païens n'aient pas été condamnés, et moi je le trouverais bien plus étrange, s'ils l'eussent été. Je ne sais pourquoi nous sommes si portés à croire les gens damnés ou plongés dans les misères éternelles, lors même qu'ils n'en pouvaient.Cela donne des pensées peu compatibles avec la bonté et avec la justice de Dieu; car dire que la justice de Dieu est autre que celle des hommes, c'est justement comme si l'on disait que l'arithmétique ou la géométrie des hommes est fausse dans le ciel. La justice a des idées éternelles et inébranlables, et sa nature est de faire réussir le bien général autant que la chose est possible. Si ce n'est pas là le dessein de Dieu, on ne peut pas dire qu'il soit juste (2). » Voilà ce que c'est que d'être philosophe chrétien ! Comme philosophe on dit blanc et comme chrétien on dit noir. Nous nous en tenons à ce que dit le philosophe, c'est que Dieu veut sincèrement le salut des païens. C'est une première protestation contre le dogme aussi absurde qu'impertinent de saint Au

gustin.

III

Leibniz écrit au landgrave de Hesse : « Il semble que c'est notre vanité qui nous rend si disposés à damner les autres (3). » C'est plutôt orgueil et ambition de dominer, comme va nous l'apprendre

(1) Leibniz , Nouveaux essais sur l'entendement humain, liv. Iv.
(2) Rommel, Leibnitz und Landgraf Ernst von Hessen-Rheinfels, t. II, pag. 232.
(3) Idem, t. II, pag. 245.

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