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qui a pour elle une tradition de dix-huit siècles, doit être libre aussi de maintenir le dépôt de la vérité qui lui a été confié, et de le défendre contre les ennemis du Christ. Elle proclame donc hautement qu'elle seule possède la vérité, que hors de son sein il n'y a qu'erreur.Voilà tout ce que l'intolérance théologique veut dire. Ne dit-elle pas encore autre chose? Les philosophes reprochent au christianisme traditionnel de damner tous ceux qui sont en dehors de l'Église, c'est à dire l'immense majorité du genre humain. « Pure calomnie, s'écrient nos zélés, ou ignorance coupable! L'Église ne damne personne, elle laisse ce soin à Dieu. » Ici nous entrons dans le domaine de la chicane. Jamais les procéduriers n'en ont inventé de plus sottes que celles des théologiens. Nous dirions que c'est une mauvaise tactique, si pour les défenseurs de la révélation, cette tactique n'était une nécessité. Les avocats sont libres de ne pas se charger d'une mauvaise cause. L'Église n'est point libre, elle doit répondre aux interpellations qu'on lui adresse. Si elle se taisait, son silence la condamnerait. Mais aussi, dès qu'elle ouvre la bouche, elle se condamne elle-même. Nous reviendrons ailleurs sur les apologies du christianisme que l'on a faites de nos jours ; pour le moment, nous nous bornerons à constater quelle était la doctrine de l'Église au dix-septième et au dix-huitième siècle, et ce que les libres penseurs lui objectaient. A vrai dire nous avons tort de parler de tel ou tel siècle, quand il s'agit de la croyance de l'Église : n'est-elle pas toujours la même, et conçoit-on qu'elle puisse varier sur un point aussi essentiel «que celui du salut? Il suffit de savoir ce que c'est que la révélation, pour connaître la destinée de ceux qui sont étrangers à la loi révélée. Jésus s'appelle le Sauveur. Et de quoi vient-il nous sauver? De la mort éternelle, suite du péché d'Adam. Sans la chute et ses terribles conséquences, la venue du Christ ne se conçoit point; mais aussi dès que l'on admet le péché originel et l'incarnation du Fils de Dieu, il est impossible que ceux qui ignorent ou qui méconnaissent le Sauveur participent à la vie. Il n'y a qu'une voix là-dessus parmi les vieux orthodoxes. Les témoignages abondent, et nous avons l'embarras du choix. Puisque nous avons affaire aux catholiques, citons les paroles d'un pape : « L'Église, dit Eugène VI, croit fermement qu'aucun de ceux qui sont hors de son sein, païens, juifs, hérétiques ou schismatiques, ne peuvent participer à la vie éternelle; elle croit qu'ils brûleront tous dans les feux de l'enfer, à moins qu'avant leur mort ils n'aient été réunis à la société des fidèles (1). » Les vieux protestants, calvinistes et luthériens, partageaient ces sentiments. Comme au seizième et au dix-septième siècle, il y avait déjà un grand nombre de chrétiens qui n'étaient tels que de nom, les réformés eurent soin d'exclure ces faux frères du salut, en ajoutant qu'ils n'avaient rien à attendre de la miséricorde divine, alors même qu'ils croiraient en Dieu, et qu'ils l'adoreraient. Que répond-on à ces témoignages accablants? L'Église n'a jamais décidé, dit-on, que tous les infidèles sont damnés. Autre chose est de dire que hors de l'Église, il n'y a point de salut, autre chose de prononcer une sentence de damnation contre ceux qui n'appartiennent pas à l'Église. Pour nous autres profanes, cela est tout un; mais nous n'entendons rien aux questions théologiques. Tout y est mystère. La grâce n'est-elle pas toute-puissante?C'est elle en définitive qui fait les élus. Et pourquoi ne pourrait-elle pas sauver les infidèles aussi bien que les orthodoxes ? Rien de plus plausible, quand on se tient dans les limites des généralités, et que l'on se borne à considérer la puissance de Dieu. Sans doute, Dieu peut sauver les non croyants. Mais les sauve-t-il réellement ? Les défenseurs du christianisme, au dix-septième et au dix-huitième siècle, vont répondre à notre question.

N° 2. Le salut des infidèles I Il est très difficile de dire quelle est la doctrine de l'Église sur une question quelconque.Vous invoquez les saints Pères; on vous répond qu'ils ne sont pas l'Église.Vous citez un concile général ; les ultramontains vous diront qu'il faut de plus le concours du pape.Vous produisez la bulle ou les paroles d'un pape; il y a mille

échappatoires à vous opposer : le pape a-t-il entendu décider dogmatiquement? ne manque-t-il rien à la décision pour qu'elle

(1) Voyez les temoignagnes dans Strauss, Glaubenslehre,t. l, pag. 99, notes 25, 26.

soit infaillible? Vous avez pour vous les conciles et les papes, et vous croyez triompher. Vous n'y êtes pas; il y a encore moyen d'éluder les plus hautes autorités que la chrétienté reconnaisse : preuve, le concile de Constance, accepté par le pape, et répudié aujourd'hui par les ultramontains. Que faire donc pour saisir cette insaisissable Église?Si, à une époque donnée, tous les partis, toutes les opinions qui appartiennent au catholicisme étaient d'accord, ne serait-ce point là la doctrine de l'Église?Ou l'Église et sa doctrine ne sont qu'un mythe, ou il faut dire que l'unanimité des penseurs catholiques sur un point de dogme forme la doctrine orthodoxe.Voyons donc ce que pensaient, au dix-septième et au dixhuitième siècle, sur le salut des infidèles, les divers partis qui divisaient l'Église. -Écoutons d'abord les partisans du pape, les jésuites. Ils s'identifient avec la papauté; n'est-ce pas une probabilité d'orthodoxie ? Il est vrai que les révérends pères se montrent très larges pour ce qui concerne les voies de salut. On les accuse même d'élargir tellement les portes du ciel, que tout le monde y pourrait entrer. Leur avis sera d'autant plus significatif : si les jésuites, que l'on dit être pélagiens, damnent les infidèles, que sera-ce des zélés, des rigoureux? Au dix-septième siècle, il se trouvait des libres penseurs qui auraient bien voulu sauver les infidèles. Le père Garasse se chargea de les confondre. Quoi! s'écrie-t-il, « les libertins veulent faire entrer au ciel des âmes damnées, des hommes entièrement diffamés pour leurs vices, comme furent Hercule, SoCRATE, Thésée et quelques autres ! Et pourquoi ? Sous prétexte de quelque PETITE ACTIoN MoRALE ! Ne serait-ce pas faire un enfer du ciel empyrée ?» Si les héros que l'antiquité divinisa pour les services qu'ils rendirent à l'humanité, si le sage qui mourut martyr de sa vertu, sont des âmes damnées, où sont donc les gentils qui auront part à la vie éternelle? Le père Garasse damne même ceux qui veulent sauver ces damnés : « Erasme et Zuingle, dit-il, canonisent des personnes qui ont été infâmes en leur vie, athéistes en leur créance, impudiques en leurs écrits, comme sont Horace et SoCRATE. Jolies cautions que ceux qui sont eux-mêmes des tiercelets d'athéisme (1)!»

(1) Garasse, Doctrine curieuse des beaux esprits de ce temps (1624), pag. 250, 251.

Erasme athée ! Socrate athée !Va pour Zuingle qui était un réformateur, et partant un tison d'enfer. Mais le sage d'Athènes fut tout au plus coupable d'ignorance. Et il est néanmoins damné ! Erasme, l'ami des papes, lui qui refusa de se joindre à Luther, également athée ! Sans doute, parce qu'il était bel esprit ! Parlons sérieusement. Le père Garasse établit très bien que sans une foi expresse ou implicite en Jésus-Christ, personne ne peut être sauvé. Il cite un décret formel du concile de Trente. Nous avons cité les paroles d'un pape.Voilà donc les deux autorités suprêmes d'accord. L'on pourrait penser que la foi implicite laisse quelque espoir aux partisans de la gentilité. Erreur, les orthodoxes entendent par là la foi des patriarches, lesquels croyaient, dit-on, à la venue de Jésus-Christ; encore cela n'est-il pas très sûr. Garasse admet aussi que Dieu a pu donner la grâce de la foi implicite à quelques philosophes ; mais la concession n'est que nominale, c'est plutôt une dérision; car demandez à notre jésuite quels sont les philosophes qu'il croit sauvés, il vous répondra, qu'il y en aura tout au plus deux entre dix mille. A ce compte, le ciel ne sera pas rempli de philosophes ! D'abord est-il bien certain qu'il y ait eu dix mille philosophes, depuis qu'il y a une philosophie? Il n'est donc pas même sûr qu'il y ait deux philosophes de sauvés.Quels seraient bien ces deux philosophes ? Ce n'est point Socrate, lequel est un athéiste. Serait-ce Platon, ou Aristote, ou Sénèque? Ordure que tout cela. Le mot est du père Garasse ; c'est avec ces ordures, dit-il, que les libertins remplissent le paradis. Pourquoi se montrent-ils si généreux? La raison en est bien simple, dit notre révérend : « ils mettent les méchants dans le paradis, afin d'y avoir quelque droit d'entrée (1). »

Quand les jésuites sont si sévères pour les infidèles, que serace de leurs adversaires les jansénistes, ces disciples rigoureux de saint Augustin ? Ceux-ci aiment à damner par masses, pour mettre dans tout son jour la fameuse parole qu'il y a beaucoup d'appelés et peu d'élus. Nous laissons la parole à Nicole, le plus modéré de la secte : « Dieu a laissé toutes les nations, à l'exception des Juifs, dans l'ignorance de la vérité, avant l'incarnation de son Fils ; il y laisse encore une infinité d'hommes depuis l'incarnation, puisque

(1) Garasse, Doctrine curieuse, etc., liv. III, sect. vIII et Ix.

les païens sont encore pour le moins la moitié du monde. Cependant tous ceux qui sont privés de l'Évangile, sont ensevelis, sELoN L'ÉCRITURE, dans les ténèbres et dans l'ombre de la mort, c'est à dire. DANS UNE IGNORANCE QUI LES CONDUIT INFAILLIBLEMENT A LA MORT ÉTERNELLE (1). » Les défenseurs du christianisme crient à la calomnie, quand les libres penseurs l'accusent de damner l'immense majorité des hommes. Eh bien, faisons le compte, d'après Nicole. Il y a d'abord toutes les nations anciennes qui sont infailliblement damnées, au témoignage de l'Écriture. Les Juifs seuls peuvent être sauvés. Puis vient la moitié du monde moderne. Encore le calcul est-il mal fait ; il eût fallu dire plus des deux tiers. Parmi le tiers de chrétiens, combien y a-t-il d'hérétiques, de schismatiques, d'hypocrites et d'incrédules !Si on les décompte, que restera-t-il d'élus ? Ils auront bonne place au paradis, tandis que les enfers seront combles. Les jésuites vous paraîtront peut-être suspects, les jansénistes encore d'avantage. Vous n'aimez point l'esprit de secte, quand il s'agit de doctrine. Vous voudriez entendre un chrétien qui ne fût ni jésuite ni janséniste et, autant que la chose est possible, philosophe. Voici votre homme, il doit être de votre goût, car les orthodoxes lui reprochent de compromettre le dogme de la grâce, à force de le rationaliser. Malebranche nous explique pourquoi les infidèles ne peuvent pas faire leur salut; c'est parce que leurs vertus ne sont que des péchés splendides. Cette insultante maxime est de saint Augustin, insulte au bon sens, insulte au sens moral ; - le mérite de Malebranche est de l'avoir reproduite au siècle de Louis XIV, lui philosophe : « Celui qui fait part aux pauvres de son bien, ou qui expose sa vie pour le salut de sa patrie, celui-là même qui la perd généreusement pour ne pas commettre une injustice, prononce à la vérité par cette action un jugement qui honore la justice divine et qui la lui rend favorable; mais cette action, toute méritoire qu'elle est, n'adore point Dieu parfaitement, si celui que je suppose capable de la faire, refuse de croire en Jésus-Christ. C'est que pour mériter la possession d'un bien infini (le salut éternel), il ne suffit pas d'exprimer, par quelque bonne œuvre d'une bonté morale, la justice de Dieu, il faut prononcer

(1) Vicole, Instructions sur le symbole, t. I, pag. 4.

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