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LIVRE DEUXIÈME.

L'ENSEIGNEMENT RÉGULIER DE LÀ LANGUE MATERNELLE
CONSIDÉRÉE UNIQUEMENT COMME EXPRESSION
DE LA PENSÉE.

CHAPITRE PREMIER.

CONDITIONS QUE DOIT REMPLIR L'ENSEIGNEMENT RÉGULIER DE LA LANGUE SOCS CE PREMIER RAPPORT.

En arrivant au Cours de langue, les élèves n'ont encore aucune connaissance grammaticale; mais ils comprennent le langage de la famille, et le parlent avec facilité. Ceci est une avance énorme pour l'étude qu'ils vont entreprendre. Ces élèves au surplus en apprenant à lire et à écrire, se sont habitués à la séparation des mots, et un peu aussi à leur orthographe. Ce sont encore là de précieux commencements pour le nouveau travail qu'ils vont entreprendre, et ce travail réussira, si l'enseignement même remplit bien les conditions qui lui sont imposées par la nature des choses. Je vais les exposer en peu de mots.

§ Ier. Marche de l'enseignement régulier.

Les élèves apportent de la maison à leur école une multitude de mots toujours significatifs pour eux; car ils n'en reçoivent, et n'en emploient pas d'autres. Ils ont aussi appris à les combiner pour exprimer leurs pensées. Peu à peu ils se sont fait une grammaire, dont ils pratiquent les règles sans les connaître. Tout s'est fait par tradition, et si celle-ci est vicieuse, la grammaire qu'ils se sont faite par imitation, contiendra les mêmes vices.

L'enseignement régulier de la langue doit donc les redresser; mais c'est ce qui prendra le moins de temps, et ce qui pourra être fait par occasion. Une chose bien plus longue à venir, et dont il doit s'occuper à dessein et sans relâche, c'est d'étendre sous tous les rapports la connaissance de la langue qu'apportent les enfants. Leur dictionnaire, quelque étendue qu'il ait prise durant sept ans, ne laisse pas d'être très-resserré, quand on le compare à celui de l'âge mûr. Viendra bientôt le moment où les élèves du Cours de langue auront besoin de ce dernier, et c'est à l'enseignement à leur en donner insensiblement l'usage. Cette tâche prendra du temps et demandera des soins assidus.

Il en est une' autre moins importante et plus difficile peut-être, c'est de familiariser les jeunes disciples avec la construction des mots, pour leur faire comprendre les différentes pensées qu'elle exprime par la combinaison variable des mots, et pour les mettre à même de rendre à leur tour les pensées qui s'élèveront dans leur âme. Ici s'ouvre devant l'enseignement régulier de la langue un vaste champ à parcourir et à cultiver. Avez-vous bien réfléchi à quel point une proposition peut s'étendre et se compliquer en concentrant sur un seul verbe, outre le sujet et l'objet de l'action, plusieurs circonstances prises du lieu, du temps, de la manière, de la fin, de la raison, de la quantité ou d'autres encore qui sont nombreuses? La proposition complexe s'étend et se complique encore davantage en doublant et triplant le sujet, l'objet d'action et d'autres parties intégrantes d'une seule et même pensée. La phrase qui est une combinaison de plusieurs propositions qui se rattachent l'une à l'autre au moyen de conjonctions, pour ne faire qu'un seul et même tout, la phrase, dis-je, est un travail encore plus étendu et plus compliqué.

Or le langage des élèves qui arrivent au Cours de langue est bien loin de ce point, tant sous le rapport du peu d'étendue que sous celui de la simplicité des constructions qu'ils forment. Vous ne trouverez sur leurs lèvres que des propositions peu chargées, puis des phrases de deux propositions ou tout au plus de trois, dont l'une encore ne sera que grammaticale ou explicative. Cependant ils sont appelés à saisir et à concentrer sur un point un enchaînement de pensées dépendantes l'une de l'autre, ou bien une composition où plusieurs membres se groupent de diverses manières autour d'un centre commun, pour ajouter chacun un trait au tableau et achever la peinture d'une même pensée. Ils trouveront ces enchaînements et ces groupes dans leurs lectures, dans les discours qu'ils entendront, et jusque dans leurs livres de prières. Dès lors l'enseignement régulier de la langue doit les familiariser avec ces groupes et ces enchaînements, pour mettre à leur portée ce qui plane si haut au-dessus d'eux.

§ II. Développement progressif. Dans la nature tout se fait par un développement successif et réglé, et si l'enseignement de la langue veut obtenir un résultat satisfaisant, nul doute qu'il ne doive rigoureusement graduer tous ses exercices qui dans leur ensemble présentent des notions simples ou composées, complexes ou incomplexes, et par là même des choses faciles et d'autres dont la difficulté est plus ou moins grande. Tout à l'heure nous venons de parler de la proposition qui de simple devient composée, et ensuite complexe par la fusion de plusieurs en une seule. La phrase se complique davantage encore, puisqu'elle enchaîne un groupe de propositions, pour ne former qu'une seule pensée de plusieurs. Il y a ici une saillante progression du petit au grand, qui se trouve dans la nature des choses. Ne pas régler sur elle l'enseignement régulier de la langue, c'est d'un côté (aire preuve d'une grande inadvertance, et de l'autre embarrasser les élèves et entraver leurs progrès, au lieu de les favoriser. L'instruction ne peut réussir auprès de l'enfance qu'autant que nous la proportionnons au développement naturel des facultés. L'esprit humain n'avance pas plus par sauts et par bonds que la nature que nous avons sous les yeux.

Ou a dit que la conjugaison est l'âme des langues, et on l'a dit avec raison; puisque c'est sur le verbe, sur le mot par excellence, que roule tout ce que nous pensons et disons des personnes, des animaux et des choses. Or cette conjugaison a des formes propres pour la proposition; elle en a d'autres qui ne paraissent que dans la phrase et qui nécessitent ce que nous appelons la concordance des temps. Il faut donc réserver ces formes dépendantes et subalternes pour le temps où, mises à leur place dans la phrase, elles pourront être comprises par les élèves. Il serait non-seulement inutile, mais nuisible, de vouloir les faire entrer avant ce temps dans l'instruction , parce qu'on habitue ainsi l'enfance à se payer de mots et à étouffer l'intelligence par la mémoire.

Quant au vocabulaire que l'enseignement régulier de la langue est chargé d'étendre de plus en plus, la progression à suivre n'est pas aussi bien marquée; mais pourtant il y a aussi des dmerences notables dans cette partie. Par exemple les soi-disant synonymes présentent des nuances délicates d'expression, et vont par conséquent se placer à la fin de la longue série. Ailleurs les composés doivent suivre les simples, et les mots qui rendent des objets qui sont plus éloignés de la portée des élèves, doivent céder le pas à ceux qui expriment des choses qui sont plus rapprochées d'eux. Indiquer cet ordre naturel, c'est proclamer une loi.

Serait-il nécessaire d'ajouter que l'enseignement doit marcher à pas lents, tout comme à petits pas? Les instituteurs, mesurant les enfants à leur propre taille, sont fréquemment tentés d'accumuler les difficultés dans une leçon, tandis qu'il faut les isoler pour les faire surmonter l'une après l'autre. De là l'ancienne règle de l'art d'enseigner: étudier peu de choses à la fois, mais bien et beaucoup la même : c'est ainsi que l'on peut faire de profondes et par conséquent de durables impressions sur les jeunes esprits.

Il est même nécessaire, si l'on veut atteindre ce but si désirable, de revenir sur le passé. L'expérience a comparé les jeunes têtes au sable mobile, qui reçoit facilement les figures que nous voulons y tracer; mais qui par son incohérence les perd tout aussi vite; sensible qu'il est à la inoindre haleine des vents. De là vient cette autre maxime en pédagogie: « La répétition est l'âme de l'instruction. » Or il y a deux espèces de répétition : par l'une l'instruction revient sur ses pas, pour graver plus profondément une première empreinte. Nous trouvons à ce retour un autre avantage, c'est que l'intelligence des élèves, ayant gagné plus de force par l'exercice, comprendra mieux la seconde fois que la première tout ce qui lui sera proposé. Cependant, sans vouloir exclure ces répétitions proprement dites, nous en recommanderons une, qui ne s'annonce pas ouvertement. Elle consiste à reprendre par occasion ce qui a précédé, et à dévider ainsi le fil des leçons progressives, sans jamais le rompre. Ceci regarde en particulier la syntaxe, qui est le fond de l'enseignement régulier de la langue, et à laquelle tout le reste se rattache. Les enfants aiment la nouveauté, et ils désirent avancer dans la carrière qui s'ouvre devant eux. Eh bien! par le procédé qui nous occupe, ils avanceront toujours, et l'ancien leur paraîtra toujours neuf; parce qu'il sera toujours lié à ce qui se présente pour la première fois dans leurs leçons, et que, réellement par la comparaison qui en résultera, l'ancien se montrera toujours sous un jour nouveau.

§ III. Enseignement pratique.

Les commençants comprennent leur langue maternelle; ils la parlent; mais, loin d'en savoir classer les mots, ils ne les distinguent pas même toujours, et encore moins les divers assemblages qu'ils forment avec eux pour rendre leurs diverses pensées. Veut-on répandre du jour sur cette obscure région, afin de pouvoir régulariser leur langage? il faut les initier aux études grammaticales et les conduire de la pratique où ils sont, à la théorie qui leur est absolument étrangère. Mais cette théorie peut s'élever et s'étendre plus ou moins; elle peut même devenir très-abs

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