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également graduées, tout le développement que j'avais en vue. Je n'ai jamais été embarrassé pour trouver les moniteurs ou répétiteurs nécessaires, sans avoir besoin de les arrêter dans leurs propres études. Ils les suivaient toujours, parce que je ne les tirais de leur division pour quelques moments que lorsqu'il s'y agissait de parties qu'ilss'étaient suffisamment appropriées pour aller plus loin. D'ailleurs en instruisant leurs camarades, ils acquéraient le précieux talent d'instruire; ce qui eût été déjà un beau dédommagement, si par leurs fonctions ils avaient perdu quelque chose.

Il est faux que ces fonctions produisent dans les enfants de la suffisance, de la vanité, de l'orgueil; car elles sont tout à fait innocentes de leur nature, loin de renfermer ces vices, comme la semence recèle le germe de la plante. Est-ce que la mère devient orgueilleuse en instruisant ses enfants? Oui, dans le nombre des répétiteurs il s'en trouve d'avantageux, mais c'est une disposition qu'ils apportent d'ailleurs. Elle était cachée jusqu'alors, et elle se montre ici dans l'occasion. Elle peut donc être aperçue et corrigée par un instituteur éclairé et attentif. C'est là encore un mérite de l'enseignement mutuel. Les autres modes d'instruction ne forment pas l'enfant sous tous les rapports de la vie, parce que s'il y figure dans des rapports de subordination envers le maître, et d'égalité envers ses condisciples, il ne s'y montre jamais comme supérieur envers des subordonnés. Il reste donc inconnu à cet égard, et il échappe à l'éducation sur un point essentiel; car il aura bientôt à commander.

Ceux qui, pour exalter ou blâmer l'enseignement mutuel, l'ont représenté comme une méthode nouvelle, n'onl pas fait preuve de leurs connaissances dans l'histoire de la didactique. Ce mode d'instruction a joué un rôle important dans nos écoles savantes dès la renaissance des lettres en Europe, et un corps religieux qui, dès le xvie siècle , s'est fait un grand nom dans l'enseignement, s'en est avidement emparé. Il est fâcheux qu'en poussant ses formes trop loin il ait négligé l'éducation en faveur du savoir

S'agit-il de remonter jusqu'au berceau de l'enseignement mutuel, on le trouvera dans la famille. Qu'il me soit permis de citer celle où je suis né, et qui sans doute pour le fond ressemblait à toutes les autres. Ma mère, femme intelligente, active et gaie, a nourri et élevé quinze enfants. Elle en avait toujours plusieurs autour d'elle, et elle présidait à notre éducation dans tous les détails. Une de mes sœurs montrait les ouvrages du sexe à ses cadettes. En l'absence du précepteur j'étais chargé de faire lire, écrire, chiffrer et réciter mes petits frères et mes petites sœurs. Il me souvient que, sans être enflé de mon savoir, j'étais très-exigeant dans mes fonctions, et que je me suis attiré des réprimandes de ma bonne mère. Je ne savais pas, comme elle, allier la douceur à l'exactitude. La leçon n'a pas été perdue, car je me suis corrigé depuis. Ma mère ne se doutait pas qu'elle me faisait faire en petit ce que plus tard je serais appelé à établir en grand dans une école de ma ville natale.- Et moi, j'étais bien loin de penser qu'on y proscrirait un jour, comme une invention presque sortie de l'enfer, un enseignement qui est né dans la famille, et qui vient d'en haut, puisqu'il appartient à l'instinct maternel. Plus tard on a été obligé d'y revenir dans nos écoles, bien que furtivement en certains lieux. Il est de nouveau menacé et l'on ne pense pas à cette vieille vérité : « Quand tu prendrais une fourche peur chasser la nature, elle reviendra toujours en dépit de toi. » Quant à moi, je n'ai pas cessé un instant de reconmander l'enseignement mutuel aux écoles un peu nombreuses, comme le seul moyen de mettre l'instruction à la poitée des élèves de tous les degrés, et de faire en sorte qu'ils en profitent tous selon leurs besoins particuliers.

1 Voyez VOrdo sludiorum dans les Constitutions de la société, et le ctmmentaire publié par le spirituel P. Jouvency sous le titre Ratio disetndi et docendi, réimprimé eu 1809. Paris, Delalain.

Le Cours de langue qui est si profondément gradué, l'exige impérieusement dans une école. Ce besoin ne concerne néanmoins que la syntaxe et la conjugaison, car le vocabulaire était chez moi une leçon générale que l'instituteur donnait simultanément à toutes les divisions qu'il avait à instruire. C'est lui aussi qui corrigeait les compositions . comme il dirigeait toutes les leçons de dessin; outre cela il était tenu de remplir lui-même les fonctions de moniteur, tantôt dans uu cercle et tantôt dans un autre. C'est donc une méthode mixte que j'avais introduite. et c'est celle que je conseille comme réunissant les div ers avantages que l'on doit rechercher.

Dans les écoles d'enseignement mutuel on commence par fixer le nombre de divisions ascendantes que l'on juge convenable d'j établir, puis on assigne à chacune sa portion du travail à faire. Ainsi pour y enseigner le Cours de langue, on partagera la syntaxe et la conjugaison correspondante en autant de cahiers qu'il y aura de divisions dans l'école Lors des lecons ces cahiers sont remis aux moniteurs pour remplir leurs fonctions dans les cercles qu'ils doivent instruire, comme ils l'ont été précédemment eux-mêmes. On comprendra que la tâche de la première ou plus basse division doit être la moins étendue. puisqu'elle est à son début dans la partie. La tâche des divisions suivantes sera augmentée par degrés, attencu que par l'exercice elles ont acquis plus de force et de ûcilité.

Dans mon école le Cours de langue n'était qu'un nanuscrit partagé par cahiers. Chaque moniteur recevait les mains de l'instituteur celui de la division qu'il allait in

1 L'école française comptait de mon temps trois à quatre cents éives qui occupaient quatre salles. Dans la première les nouveaux venus recevaient à l'âge de six ans environ les éléments ordinaires auxquels j'jvais ajouté des exercices réguliers d'intelligence et de langage. Le Cou* de langue se donnait dans les trois salles supérieures, et chacune in avait une portion déterminée. Cet arrangement subsiste encore aujoirU'iiui.

struire, et je n'aurais pas permis que les élèves eu eussent des copies. Voici nia raison. Le Cours de langue doit être du commencement à la fin une gymnastique de l'esprit et jusqu'à un certain point le produit de son travail, d'après la maxime qui dit que ce n'est qu'en fabriquant que nous acquérons le talent de fabriquer. Or si vous remettez le (Jours de langue aux élèves, ils l'apprendront par cœur pour le bien réciter. C'est-à-dire que la plupart s'approprieront les mots sans réflexion et sans les bien comprendre, et qu'ils n'apprendront pas à produire quelque chose. On perpétuerait de la sorte par le Cours de langue le stérile et triste mécanisme de la mémoire, tandis qu'il est destiné à le remplacer par un enseignement qui éveille constamment, développe et forme l'esprit et le cœur de la jeunesse.

C'est à la parole que sont remises les leçons du Cours de langue. L'élève est obligé de l'écouter, de la saisir au passage et de la rendre fidèlement, et au besoin avec son explication. C'est donc l'intelligence qui est l'âme de ces exercices. La mémoire n'est qu'en seconde ligne, et c'est d'abord la mémoire des choses, puis seulement celle des mots; comme cela doit être, quand on a des êtres raisonnables à instruire, et non pas des oiseaux à dresser pour une vaine démonstration.

Ce serait une bien mauvaise idée que de vouloir extraire du Cours de langue tous les exercices de vive voix et par écrit, pour les remettre entre les mains des élèves. Je ne pourrais y consentir, car ce serait à tous égards se mettre en pleine opposition avec le but de mon travail et en détruire l'effet, tout en occasionnant aux parents des frais assez considérables. Puisque l'usage en France exige un manuel pour les écoliers, je suis bien loin de vouloir le braver; mais je demande qu'il ne mette pas entre leurs mains ce qui ne doit se trouver qu'entre celles des instituteurs et des institutrices

1 Ce manuel selon ma pensée se rédige maintenant par un ami qui dernièrement est venu de Paris s'entendre avec moi sur cet objet.

Il a déjà été dit que le Cours de langue a été rédigé pour les écoles primaires supérieures des deux sexes. Mon ambition est qu'il y soit admis. S'il me fallait faire un choix entre elles, je ne cache pas que je me déciderais pour les institutions de demoiselles, parce qu'avec le temps celles-ci deviendront mères, et que ce qu'elles auront acquis profitera à tous leurs enfants.

D'après l'étendue que le Cours de langue a reçue sous ma plume, je n'ose pas espérer qu'il soit suivi par les élèves qui sont destinés aux études classiques, comme on les fait encore assez généralement dès l'âge tendre. Ce n'est pas ici le lieu de discuter s'il ne conviendrait pas mieux de ne faire passer la jeunesse aux langues savantes qu'après qu'elle a été grandement formée dans sa langue maternelle. Une autre question qui touche à celle-ci, serait de savoir s'il n'y a pas pour les langues savantes une méthode plus expéditive et plus fructueuse que celle qu'une longue habitude a consacrée. J'en ai indiqué une au Livre II, § 3, Note lte de cet ouvrage, et je la recommande aux réflexions des juges compétents.

Les écoles primaires supérieures comptent beaucoup d'élèves qui, par leur choix et celui de leurs parents, ne sont pas destinés aux études classiques. L'industrie est leur vocation, comme elle était celle de la presque totalité de mes élèves dans ma ville natale. Ce sont eux que je devais avoir en vue dans la rédaction du Cours éducatif de langue maternelle, et ce Cours rendra ailleurs les mêmes services, si l'on veut bien 1"adopter.

CHAPITRE m.

EMPLOI DU COUBS DE LANGUE DANS LES FAMILLES.

Il y a des parents qui instruisent, ou qui font instruire leurs enfants à la maison, pour les avoir toujours sous les yeux. Le Cours éducatif de langue pourra aussi leur servir, et c'est également à leur usage qu'il a été rédigé. Je connais

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