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elle-même. L'enfant n'en voit que les effets, il n'en éprouve que les faveurs, et pourtant au bout de quelques semaines ce novice de la vie a fait connaissance avec elle. Il a franchi la région des sens ; il est remonté des effets à leur cause, et il est arrivé à la mystérieuse tendresse qui prend soin de lui. Il faut bien qu'il en ait une idée, puisqu'il l'appelle à son secours, qu'il aperçoit sa présence, et que c'est sur elle qu'il se repose. Il y a ici un raisonnement. La confiance part du passé, elle porte sur l'avenir, et sur un avenir qui renaît chaque jour. Les désirs vont en augmentant, et la confiance s'étend avec eux; car l'enfant a la conviction que la bonté maternelle ne restera pas en arrière, et qu'elle sera assez puissante, assez riche pour remplir tous ses vœux.

Toujours prévenante, elle est venue au-devant du nourrisson , elle l'a saisi pour ne plus s'en séparer. Par ses soins elle a donné l'éveil d'abord à la pensée, puis à la gratitude, à l'amour et à la confiance qui dormaient dans ce jeune cœur. A son réveil l'enfant est allé à son tour à la rencontre de la bonté maternelle pour s'y attacher. Ainsi se sont mutuellement rapprochées deux âmes également invisibles l'une pour l'autre. 11 s'est formé entre elles un doux lien, par l'entremise des sens, et il s'est établi un échange non interrompu de tendres et délicieux sentiments.

N'aurions-nous pas ici l'image de l'alliance qui plus tard se fait entre la bonté du Créateur et la piété de l'homme? C'est aussi la bonté divine qui prend les devants dans cette sublime union, et elle les prend en se manifestant à l'homme par les bienfaits, les beautés, les merveilles et les grandeurs de la création. La piété ne vient qu'après. Ne serait-ce pas ainsi que se forme ce lien sacré que nous appelons du nom de religion, ou, pour parler avec Pylhagore, cette chaîne d'or qui, allant de la terre aux deux, attache l'homme à Dieu?

Dans la piété filiale il y a plus qu'une image. Regardez bien, et vous y trouverez le germe précieux d'où sortira peu à peu la religion, lorsque le temps en sera venu. En franchissant la région des sens pour saisir la bonté maternelle , l'enfant s'est apprêté à passer au delà du spectacle de la nature pour se lier à la bonté divine qui est cachée derrière. La religion est-elle donc autre chose que la piété filiale qui s'élève noblement vers le Père céleste pour lui présenter son hommage et porter vers lui des désirs et des espérances qui vont se perdre dans l'infini?

Il y a donc aussi une tendance religieuse dans la nature humaine. Elle ne se montre pas dès les premiers jours de la vie, parce qu'elle demande un développement intellectuel et moral, pour pouvoir sortir du bouton qui la recèle. Puis, venant à paraître, elle se montre bien différemment; parce que le développement qui doit la précéder, dépend tout à la fois dés influences du dehors et des directions volontaires de la liberté, et qu'en conséquence il se fait d'une manière très-inégale. Il arrive même quelquefois que ce développement préalable est ou arrêté ou dévié. Alors la religion, qui est la fleur de l'humanité, ne s'épanouit pas comme il faut, ou bien elle périt dans son bouton. Ne voyez-vous pas sur le même rosier des fleurs parfaitement épanouies, d'autres que l'enveloppe n'a laissé sortir qu'en partie d'un seul côté, et d'autres encore qui n'ont pas pu éclore du tout?

Cependant il n'en est pas moins vrai qu'il y a une tendance religieuse dans la nature humaine; car si elle n'y était pas, il n'existerait nulle trace de religion dans la vie, et l'homme sur ce point ne différerait pas de la brute. De tout temps et partout le genre humain a été religieux, bien que d'une manière très-différente; ce qui s'explique aisément, dès que l'on considère que ce qu'il y a de plus noble et de plus grand dans notre nature demande, pour pouvoir se bien développer, une culture qui si souvent est en défaut parmi nous.

Je le répète, il existe une tendance religieuse dans la nature humaine, tout comme la piété filiale s'y trouve primitivement. La religion est donnée avec cette piété, comme nous venons de le voir ; elle n'en est que le développement. Cette pensée, si vraie et si simple, est une vive lumière qui éclaire le chemin que doivent prendre les instituteurs et les institutrices pour conduire leurs élèves à Dieu, complétant de la sorte et assurant l'éducation qu'ils pensent leur donner.

CHAPITRE III.

CULTURE DU COEUR EN GÉNÉRAL AU MOYEN DU COURS DE LANGUE
MATERNELLE.

Nous venons d'indiquer en détail les ressources que nous offre la nature humaine dans l'enfance pour former son cœur sur celui du divin Maître, et en même temps nous avons découvert les diverses sources des aberrations humaines sur le chemin de la vie. Maintenant il s'agit de voir ce que l'enseignement de la langue maternelle peut et ne peut pas faire pour l'éducation du cœur. Cet enseignement, s'il est bien réglé, nous offre de grandes et belles ressources pour atteindre au noble but; mais ces ressources ont leurs limites naturelles qu'il faut bien connaître aussi, tant pour ne pas trop promettre d'un côté que pour ne pas trop exiger de l'autre.

§ I". Élat moral des élèves quand ils sont admis au Cours de langue.

Avant d'entrer en matière, commençons par jeter un coup d'œil sur l'état moral des élèves, quand ils se présentent au Cours de langue.

Ces élèves seront entrés dans l'école élémentaire à l'âge de six ans accomplis, et ils auront mis douze mois environ pour y apprendre les éléments de la lecture., de l'écriture , du calcul, tout comme pour dégrossir et enrichir leur jeune pensée par des exercices convenables d'intelligence et de langage l. Ils seront donc âgés de sept ans, lorsqu'ils arriveront au Cours de langue.

1 Le Cours de langue n'est destiné qu'aux élèves qui ont passé l'âge de

A un âge si tendre ils ressembleront bien peu au divin Sauveur, dont la nourriture était de faire la volonté du Père céleste, et qui dans son cœur vaste et généreux, comme il n'en fut jamais sur la terre, embrassait le genre humain tout entier, et méditait le grand sacrifice qu'il allait faire pour le sauver. L'esprit comme le cœur de nos jeunes élèves est presque entièrement renfermé dans le voisinage qui tombe sous leurs sens, et dans le moment qui fuit. Elle est donc immense la distance qui les sépare encore sur ce point du modèle qu'ils doivent imiter.

L'instituteur qui voudra observer les élèves qui lui arriveront, ne trouvera pas seulement en eux l'absence du bien qu'il voudrait pouvoir leur inspirer; mais en y regardant de près, comme il le doit, et en les mettant à l'épreuve, il y découvrira bientôt les traces du mal, tout comme celles de l'erreur.

Ce n'est pas que l'enfant naisse hostile à la vérité et hostile au bien; puisque, comme nous venons de le voir tout à l'heure, il porte au fond de l'âme l'amour indélébile de la vérité et l'amour indélébile du bien, comme deux traits saillants et ineffaçables de ressemblance avec

sept ans , car avant cette époque il ne saurait prospérer faute de développement chez les petits enfants tant du coté de l'intelligence que du langage. A l'âge de six ans ils pourront entrer dans l'école élémentaire, et, d'après les méthodes améliorées, ils recevront simultanément les éléments de la lecture, de l'écriture et du calcul. Ce sera fort bien d'exercer aussi leur mémoire, mais il faudra ajouter des exercices d'intelligence, comme cela se pratique dans toutes les bonnes éo.1.es élémentaires, attendu que dans les enfants il faut développer l'humanité entière. Je vois avec plaisir que dans les salles d'asile en France on a introduit de semblables exercices. Pour la classe élémentaire de mon ancienne école j'ai rédigé dans le temps trois cahiers progressifs: le premier, sous le nom de vocabulaire, était destiné à faire saisir par les enfants tous les objets qui se trouvent dans le cercle de leur expérience; le second, sous le nom d'introduction au Catéchisme, les amenait dans le domaine de la morale et de la religion; le troisième enfin, intitulé la Sainte-Trinité, était historique presque en totalité, d'après l'exigence du sujet, et devait initier les élèves au Christianisme. Je retouche aussi ces petits ouvrages, que j'avais rédigés à la hâte au milieu de mes nombreuses occupations.

le Créateur qui a gravé en lui son image. Mais il porte l'immense trésor dans un vase de terre S'il est esprit, il est chair en même temps, et c'est la partie animale qui se développe premièrement en lui; la partie spirituelle ne se développe qu'après 5, et à l'aide des sens, qui sout en quelque sorte l'acier chargé de faire jaillir l'étincelle, quand le temps en sera venu.

Il arrive de là que la partie basse de la nature humaine a déjà gagné de l'extension et pris de l'empire sur l'enfant, tandis que la partie noble à qui revient l'empire, sommeille encore, ou ne se montre que rarement et faiblement. L'éducation doit le savoir et s'empresser de porter remède au mal.

Si elle tarde, l'homme se gâte de plus en plus, il devient souvent le jouet des passions violentes et le triste esclave du péché, pour son malheur et celui des compagnons de sa vie. Ne pouvant pas étouffer en lui tous les cris de la conscience, il recherchera les ténèbres pour se cacher, s'il est possible, à ses propres yeux; car« quiconm que fait le mal, a dit le Rédempteur, hait la lumière, et » ne s'approche pas de la lumière, de peur que ses œuvres » ne soient condamnées3.» xMorsla dépravation de l'homme est arrivée à son dernier point.

Elle n'est encore que légèrement ébauchée dans nos élèves de sept à huit ans, et elle consiste plutôt dans l'absence du bien que dans la présence du mal. Toutefois vous trouverez souvent en eux de la paresse et de la friandise; vous y trouverez aussi quelques traces passagères d'insubordination , d'envie, de jalousie, de colère, ainsi que la fâcheuse disposition à ne pas dire la vérité, lorsqu'elle peut attirer des désagréments. Le mal est là; il ne faut pas se le dissimuler, puisqu'il s'agit de le guérir. Cependant il y a toujours beaucoup de bien dans l'enfance. Certes ils n'étaient pas des pervers et des réprouvés ces enfants que le

• 2. Cor., It, 7.

«1. Cor. ,xv, 1)6.

* S. Jean, m.

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