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Mais bientôt le professeur arrive à d'autres idées, et se pose en hardi réformateur. Suivons-le au milieu de cette nouvelle carrière ; voyons le professeur obscur et timide dans sa vie privée, l'humble investigateur des archives académiques, déployant une pensée indépendante, contemplant les sciences de haut et les jugeant avec la sévérité d'un maître. Nous regrettons qu'il ne nous soit pas possible d'exposer avec tous les développements qui en feraient apprécier le mérite, l'ensemble des idées de Chavannes; il faut nous borner à mettre en relief les points principaux, qui sont comme les anneaux de cette chaîne encyclopédique.

Un premier ouvrage fut destiné à introduire dans le public la pensée fondamentale de la réforme qu'il méditait , et cet ouvrage était lui-même aussi un plan de réforme; il a pour titre : Essai sur l'éducation intellectuelle, avec le projet d'une science nouvelle. Lausanne 1787. 1 vol. in-8°. vin et 261 pages.

L'auteur se propose principalement de relever les défauts de la méthode presque universellement suivie dans l'éducation intellectuelle. A ce but principal il en subordonne un autre, celui de présenter le plan d'une science nouvelle qu'il croit être de la plus grande utilité pour l'instruction. Chavannes parle d'abord, en général, des sciences humaines, de leur exposition par la synthèse, de l'insuffisance de cette méthode pour l'instruction et de la nécessité de la science nouvelle qu'il propose (de l'Anthropologie).

Quelle est la marche que l'esprit humain a dû suivre pour créer les sciences, les langues et les institutions humaines? Chavannes n'hésite pas à répondre que c'est l'observation des objets naturels et la contemplation des rapports infiniment variés de ces objets entre eux et avec nous. Ainsi les idées sont la représentation et comme une sorte de peinture des objets, et la parole présente des tableaux qui ne sont qu'une copie de la pensée et une imitation des objets. C'est également à l'observation des moyens par lesquels la nature produit ses effets, que l'homme est redevable de tous les procédés des arts mécaniques et libéraux. Les hommes ont ainsi travaillé sur un même fond commun donné par la nature. Plusieurs conséquences résultent de ces principes.

La première, c'est que tout ce que nous voyons d'intéressant pour l'homme doit nécessairement renfermer en soi tout ce qu'il a été dans sa première origine et tout ce qu'il est devenu successivement, à mesure qu'il s'est étendu et perfectionné. La seconde, c'est que tout ce qui s'est successivement développé et perfectionné a eu sa première origine dans les éléments donnés par la nature elle-même et 'par conséquent dans l'antiquité la plus reculée.

En troisième lieu, tout ce qui a existé dans le monde primitif, quelque modification qu'il ait pu éprouver dans son développement et ses progrès, existe encore aujourd'hui dans le monde moderne; et, quoique déguisé souvent sous une forme très différente de celle qu'il avait à son origine, il n'est pas impossible actuellement de le reconnaître et même de le ramener aux termes de sa forme primitive. Enfin, il est manifeste qu'en examinant attentivement et dans un esprit d'analyse ce qui existe, par rapport à nous, nous pouvons encore le réduire à ses premiers éléments et par là remonter avec une sorte de certitude aux premières idées, aux premières expressions, aux premiers procédés que les hommes ont adoptés dès les temps les plus anciens.

Si nous insistons sur ces principes de Chavannes, c'est qu'ils donnent le caractère de sa méthode et font connaître la direction de ses travaux ; ils sont comme le secret de sa science.

Guidé par l'observation, l'homme a recueilli dans la nature tous les faits que son sens intime lui révèle ; il en a déduit des propositions générales qui ne sont que des faits généraux représentant des forces, des causes ; il a généralisé également et classé ces propositions générales

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elles-mêmes; il les a ramenées à des formules compréhensives et constitué ainsi les sciences qui se lient et s'harmonisent, pour former comme un arbre immense dont les feuilles, les rameaux, les branches, se rattachent à un tronc unique, la nature.

La marche par laquelle les notions générales ont été amenées ainsi à l'état de science, est appelée par l'auteur la synthèse, la méthode synthétique. Mais il n'y a pas accord entre le développement historique des connaissances humaines et leur distribution synthétique en corps de sciences. Le développement historique a pour loi et pour cause le besoin, tandis que c'est d'après les notions abstraites des qualités, des parties, ou des points de vue des objets, que la distribution synthétique des sciences a lieu. Ghavannes condamne absolument l'emploi de la méthode synthétique dans l'enseignement; il stigmatise avec une parfaite justesse les méthodes pédagogiques qui prennent pour point de départ des formules, des abstrac tions, des principes généraux, sans valeur ni clarté pour les jeunes intelligences; il rend hommage aux Bacon, aux Locke, aux Bonnet, aux Condillac, qui ont mis au grand jour cette vérité importante, en démontrant que pour bien connaître les choses et pour communiquer aux autres nos connaissances acquises, il faut commencer, non par des principes généraux et abstraits, mais par les faits dont ils sont les résultats. Notre premier maître doit être l'expérience et la génération historique des idées.

Chavannes fait observer enfin que l'on a entièrement oublié que toutes les sciences se rapportent à l'homme. C'est ainsi que notre professeur arrive à sa science qu'il appelle nouvelle.

Ce défaut général des méthodes d'instruction, doit être combattu par divers moyens: 1° étude de l'antiquité et des origines primitives ; 2° étude approfondie du langage et des diverses langues ; 3° introduction d'une nouvelle science, sous le nom d'Anthropologie ; Chavannes en expose ici le plan général.

Le plan dont il est question est tout ce qu'il y a de plus remarquable; on ne saurait aujourd'hui, après un siècle, — et quel siècle! — concevoir un plan plus complet et plus parfait de la science maîtresse de l'avenir, de 1'Anthropologie, qui doit étudier l'homme à tous les points de vue, et dont toutes les autres ne sont au fond que des auxiliaires; Chavannes est non seulement le précurseur des anthropologistes actuels, il est l'inventeur, le vrai créateur de leur science; et il a, grâce à l'intuition propre du génie, si bien pénétré la portée immense de l'étude de l'homme, qu'il voulait faire de sa « science nouvelle » la base, le pivot et le but de l'enseignement secondaire, qui devait être le même « pour tous les jeunes gens destinés à une vocation quelconque qui exige la culture de l'esprit. »

Après avoir exposé son plan, Chavannes dit, à la p. 142 de la première partie de son essai, — avec une simplicité, une naïveté et une bonhomie qui vous font venir les larmes aux yeux: « J'ignore si elle existe en manuscrit dans quelque cabinet, mais j'annonce au public qu'elle existe actuellement dans le mien, et toute prête à voir le jour, si cela peut se faire sans inconvénient pour ma fortune, ni pour celle d'aucun imprimeur, à laquelle je serais au désespoir de porter la moindre atteinte. »

Hélas! l'Anthropologie de Chavannes est restée manuscrite et se trouve actuellement à la Bibliothèque cantonale; elle fournirait, dit-il plus loin, une quinzaine de volumes in 8°, de 3 à 400 pages. Sera-t-elle jamais imprimée? L'auteur en a publié un résumé, en 1788, qui a passé à peu près inaperçu et est à présent tout à fait oublié.

Comme je ne réimprime dans ce volume que la seconde partie de l'ouvrage de Chavannes, parce qu'elle contient son véritable Essai sur l'éducation intellectuelle , tandis que la première n'est en réalité qu'une très longue introduction à cet essai, je ferai un nouvel emprunt au livre de M. Gindroz, qui donne un aperçu de l'Anthropologie de Ghavannes d'après le manuscrit déposé à la Bibliothèque cantonale.

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L'Anthropologie est la science générale de l'homme; elle comprend plusieurs parties.

I. L'Anthropologie proprement dite, ou science de l'homme considéré dans la constitution de sa nature, dans tous les traits qui le rapprochent et dans ceux qui le distinguent des autres espèces. — Triple vie — végétative, animale, intellectuelle, — détails d'histoire naturelle, d'anatomie et de physiologie comparée. 2 vol. in-8°.

II. L'Ethnologie, ou science de l'homme considéré comme appartenant à une espèce répandue sur le globe et divisée en divers corps de sociétés ou nations occupées à pourvoir à leurs besoins ou à leurs goûts, et plus ou moins civilisées. Elle comprend trois parties ou sections : 1" Section, où, après avoir considéré les nations dans leur état actuel, quant aux divers points qui les distinguent, on remonte jusqu'aux premières origines de la séparation de l'espèce en peuplades, pour en suivre les destinées jusqu'à l'époque des sociétés imparfaites et de l'introduction de l'agriculture. — 2"*" Section, où l'on considère les peuplades depuis l'établissement des sociétés imparfaites et l'introduction de l'agriculture jusqu'à leur transformation en sociétés régulières et civiles. — 3m° Section, où l'on considère les peuplades dans leurs transformations en sociétés régulières et civiles et les effets qui en sont résultés quant à leurs progrès dans la civilisation , entre autres dans la culture des arts, des sciences et de la philosophie. — Chaque section forme un volume in-8°.

III. La Noologie, ou science de l'homme considéré comme être intelligent, développant sa pensée et ses

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