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un peu d'attention, on voit avec eux toutes les conséquences qui en naissent. Les propositions les plus excessivement composées ne combinent guère au-delà de huit ou dix théorèmes élémentaires; or une attention médiocre suffirait pour faire ces combinaisons, si les principes qu'on y assemble étaient assez familiers pour ne la point partager, mais dès que les principes eux-mêmes occupent une partie de l'attention, la combinaison qu'on en fait devient pénible et confuse. Un grand nombre de jeunes gens commencent les mathématiques entre quinze et vingt ans. Ils interrompent leurs plaisirs de quelques heures, pour faire chaque jour une course dans un pays de nouvelles idées, qui n'ont aucun rapport à tout ce qu'ils ont pensé jusques alors; hé le moyen qu'une habitude si nouvelle se grave profondément au milieu de tant de distractions ! L'expérience fait voir qu'à l'exception de ceux qui font des mathématiques leur profession, et d'un très petit nombre d'autres, on ne les apprend dans cet âge que pour les oublier bientôt.

En second lieu, on évitera un des plus grands inconvénients où l'on tombe dans l'éducation de la jeunesse. On se contente pour l'ordinaire d'exercer la mémoire dans cet âge, et par là les jeunes gens deviennent des échos et des perroquets. Uniquement occupés à des mots, sur le sens desquels ils ne font pas d'attention, ils s'accoutument à se payer toute leur vie de cette monnaie, et à se contenter de sons qui ne signifient rien, de sorte qu'ils ne se font plus de peine d'acquiescer à ce qu'ils n'entendent pas, et d'admettre sans examen tout ce qu'on leur propose d'un air d'autorité.

Mais le moyen de faire raisonner des gens en qui la raison est encore si faible? Je réponds qu'à la vérité la plupart des matières de Morale, de Physique, de Théologie, sont trop composées pour eux; qu'il serait trop facile de les tromper dans ce premier âge sur ces grands sujets, et que ces erreurs tireraient à conséquence. Je reconnais de plus qu'ils s'accoutumeraient à ne comprendre qu'à demi ce qu'on leur enseignerait, et qu'ils seraient fort satisfaits de leur attention, pourvu qu'elle leur fit entrevoir quelque lueur parmi bien des ténèbres, ce qui est encore une très fatale habitude. Mais tous ces inconvénients servent à autoriser ma pensée. Instruisez-les dans les mathématiques, vous les faites raisonner sur des sujets qui ne sont pas exposés à l'erreur, et où tout le mal de leur erreur, quand il y en aurait, se bornerait à errer, sans aucune suite dangereuse; vous les faites raisonner suides sujets sur lesquels il faut ou tout comprendre, ou s'apercevoir qu'on ne comprend rien. Il y a plus, on les met dans la nécessité de s'instruire très nettement, et de s'éclairer à fond, s'ils veulent retenir ce qu'ils ont appris; car le moyen de conserver dans sa mémoire une démonstration qu'on ne comprend pas exactement! Rien n'est plus épineux quand on ne voit qu'à demi; rien n'est plus satisfaisant quand on conçoit tout. Et pour combien ne doit-on pas compter ce goût de vérité et d'exactitude, auquel on se forme de bonne heure, et le plaisir qu'on se fait de se laisser charmer par l'évidence?

Le conseil que je donne ne manquera pas de paraître étrange à une infinité de gens, et ils me regarderont comme un homme singulier, qui se plait dans les paradoxes; car la plupart des hommes sont des machines assujetties à la coutume, ils se gendarment et se soulèvent dès qu'on veut tant soit peu les tirer du train ordinaire. La plupart des gens font rouler les principaux points de l'éducation de la jeunesse à l'occuper sans cesse, à lui bien farcir la mémoire, et à la fesser impitoyablement. (") Loin de nous ces nouveaux philosophes avec leurs subtilités; nous avons été fouettés, nos enfants le seront aussi, pourquoi serait-on plus délicat aujourd'hui qu'autrefois? Je voudrais bien savoir ce qui nous manque et ce qui manquera à nos enfants, s'ils nous ressemblent, et s'ils

(') Aujourd'hui dans nos Collèges on se contente de gifler au lieu de fesser ; Voir la note à la page 30. A. H.

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sont aussi sages et aussi éclairés que nous? Et sur cet argument sans réplique et ad hominem on s'abandonne à la route ordinaire.

J'avoue qu'il faudrait être bien chimérique pour se promettre d'introduire dans l'esprit des jeunes gens les éléments de ces belles sciences, et de les former sur la raison, pendant que leur éducation sera confiée à des gens sans habileté, à qui l'école fournit un asile contre la faim. Mais si l'on voulait une fois ouvrir les yeux, et regarder comme capital ce qui l'est effectivement, et ce qu'il y a au monde de plus important et de plus nécessaire, je veux dire une heureuse éducation, il serait moins difficile qu'on ne croit de remplir la société d'hommes raisonnables.

Je persévère donc dans mes sentiments, et je conçois que l'on devrait instruire la jeunesse dans les mathématiques, sans les fatiguer, leur en enseigner peu à la fois, les faire repasser sur les mêmes leçons et ne les pousser à des suivantes qu'après qu'ils se seraient rendu les précédentes tout à fait familières. Il les leur faudrait enseigner avec un esprit de douceur, et leur faire regarder ces leçons comme un honneur dont on récompenserait le reste de leurs occupations; car en même temps on leur ferait aussi apprendre les langues, on les pousserait dans l'histoire, on y joindrait ensuite la philosophie, et à mesure qu'ils avanceraient en âge, on avancerait chez eux les mathématiques et les autres sciences en même temps.

Et plus loin il ajoute:

Ceux qui voudront se donner la peine de lire attentivement l'essai que je joins à ce discours, et de le comparer sans prévention avec les règles de la Grammaire, qui sont presque l'unique étude de la plupart des enfants, se convaincront aisément que mon Arithmétique démontrée roule sur des principes plus simples et d'une application plus aisée et beaucoup moins embarrassée d'exceptions et de variétés que ce qu'on est en possession de faire regarder comme l'occupation la plus à portée de l'enfance.

Traité de l'Education des Enfants.
(La Haye, 1722.)

Je reconnais qu'on ne saurait guère rendre de service plus considérable à la société que de mettre les écoles publiques où l'on élève la fleur de la jeunesse et l'espérance de l'Etat, sur un tout autre pied qu'elles ne sont. Il ne serait pas difficile de former là-dessus d'excellents projets; mais leur exécution dépend de ceux à qui le Souverain de l'univers a confié le soin des hommes. Il faudrait un beaucoup plus grand nombre de classes, afin qu'il y eût moins d'écoliers dans chacune. Il faudrait attirer à ce pénible emploi, par de grosses pensions, des personnes de mérite qui leur fissent honneur par leurs qualités personnelles, au lieu que ces charges, quoique des plus honorables par elles-mêmes et'des plus intéressantes pour la société, sont abandonnées au rebut des gens de lettres. Un pauvre misérable, qui se sent trop peu de talent, ou qui se trouve trop paresseux, pour prêcher une fois la semaine à une troupe de paysans, se rabat sur une régence. Il faudrait enfin apporter toute l'application à faire d'excellents choix entre ceux qui se présenteraient. Avant qu'on soit résolu à cela, il est inutile de dresser de nouveaux plans. Je prendrai la liberté d'ajouter que rien ne me parait plus digne d'attention; l'éducation des hommes a plus d'influence qu'on ne saurait dire dans la société, soit en bien, soit en mal, et s'il y a quelque chose qui mérite les soins de ceux qui la gouvernent, c'est le bon état des écoles, objet pourtant de leur indifférence. Il n'y a presque rien dont on soit moins en peine.

Pensées libres sur les Instructions publiques du bas Collège. (Dans : divers ouvrages de M. de Crousaz, Amsterdam, 1737.) C'est dans ce qu'on appelle les bas collèges, les écoles

inférieures, que l'on pose les fondements de ce que l'on est destiné à apprendre dans les auditoires supérieurs. Il n'est pas nécessaire d'en dire davantage, pour persuader de la nécessité d'en bien régler les établissements ceux qui connaissent l'importance de la première éducation et l'influence du premier âge sur le reste de la vie, le naturel enfin du cœur humain et la force des habitudes. C'est dans ces premières écoles qu'on se forme à prononcer mal, à la chicane, à l'humeur grondeuse, au goût de la dissipation, au mauvais latin, à parler sans savoir ce que l'on dit, surtout en matière de religion, à ne se ranger enfin à son devoir que par contrainte, ou par vanité, à haïr ses camarades, et à ne se lier avec eux qu'à proportion de ce qu'ils peuvent contribuer aux plaisirs auxquels on se livre.

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Avec tout cela rien ne peut être plus superflu que de prescrire des règles et de donner des avis sur un si important sujet, pendant qu'on ne voudra pas se résoudre à choisir mieux les régents à qui l'on confie ces écoles. A qui abandonne-t-on pour l'ordinaire la fleur même de la jeunesse, et la ressource future de l'Etat? On a honte de le dire. Les chétifs gages, qu'on leur assigne, éloignent de ces importantes fonctions tous ceux qui se sentent des talents. La pauvreté et l'incapacité de ceux qui s'en chargent attirent le mépris, non seulement sur leurs personnes, mais encore sur leurs emplois; nouvelle raison à ceux qui ont quelque mérite, et qui sont sensibles à l'honneur, de s'y refuser.

Qu'on se représente un homme de qualité et riche qui ordonne à son maître d'hôtel de faire habiller ses fils. Celui-ci parcourt les boutiques, choisit tout ce qu'il y trouve à meilleur marché, et le donne au tailleur qui se fait le moins payer de ses façons. Ces enfants se présentent devant leur père habillés de neuf, mais ridiculement et comme des enfants de village. Le maître d'hôtel produit son compte et se croit suffisamment justifié par le peu qu'il en coûte.

L'application est aisée à faire. Ceux qui ont le gouver

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