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lutte suprême, qui se termina, suivant les lieux, avec des succès divers. C'est à ce conflit entre les souverainetés princières qui, comme des astres nouveaux, prennent leur place dans le ciel de l'Empire aux dépens du soleil impérial, et les communes bourgeoises et rurales qui, sans sortir du système, cherchent à y devenir, autant que possible, des satellites indépendants, c'est à ce conflit que se rattachent directement, en Suisse, l'origine comme les premiers développements de la Confédération.

Quelque important qu'ait été dans cette œuvre d'affranchissement le rôle des villes, qui, sur le territoire helvétique, suivirent l'exemple de celles de Lombardie et des bords du Rhin, ce ne sont pas elles, cependant, qui ont jeté les bases de cette Confédération. Bien qu'elles fussent parvenues les premières à la possession des franchises municipales, elles ne surent pas s'élever d'elles-mêmes jusqu'à former ce contrat d'assurance mutuelle, qui établit une perpétuelle union entre des communautés indépendantes. Après s'être isolément émancipées, les villes de Berne, Fribourg, Zurich, Soleure, formèrent bien entre elles, ou avec des voisins, de passagères alliances, mais elles ne constituèrent point une ligue aussi fortement organisée que celles des cités lombardes ou des villes rhénanes, bien moins encore conçurent-elles la pensée d'une perpétuelle fédération. C'était à des montagnards, et non à des bourgeois roturiers ou nobles, qu'était réservé, sur le sol suisse, le privilége d'en concevoir le dessein, et, ce qui fut plus étonnant encore, de le réaliser.

C'est là ce qui caractérise excellemment les origines de la Confédération helvétique; car d'avoir, comme tant d'autres, formé et accompli le projet d'abriter sous une alliance commune des libertés particulières, ce n'est pas de quoi distinguer la ligue des Waldstâtten de toutes celles qui surgirent alors. Mais d'avoir, dès le principe, déclaré cette ligue perpétuelle, et d'avoir réussi, depuis près de six siècles, à lui conserver ce caractère, c'est ce qui la rend unique dans son genre et l'élève au-dessus de toutes les entreprises semblables dont pas une n'a survécu. Ce résultat est d'autant plus remarquable, que partout ailleurs les campagnes si elles ont essayé (ce qui fut rare') de sauvegarder leur indépendance, l'ont perdue bien plus vite que les communes urbaines. Mais il est vrai de dire aussi que les rustiques peuplades des Waldstàtten se trouvaient, grâce à leur position géographique, dans une condition analogue à celle des habitants des villes. Renfermées dans l'étroite enceinte de leurs vallées comme dans les murailles d'un bourg ou d'une cité, plus concentrées sur elles-mêmes que les populations mêlées au mouvement général de la société contemporaine, elles trouvaient dans leur situation particulière les occasions et les motifs de former ces groupes unis et compactes qui donnent à la vie publique sa consistance et sa durée.

Il semble qu'à cet égard la vallée d'Uri était spécialement prédestinée à parvenir la première au rang d'une communauté libre. Que les hommes d'Uri aient sollicité le roi Henri (VIT) de les affranchir de la souveraineté du comte de Habsbourg, ou que ce soit le roi lui-même qui ait spontanément cherché à les gagner à sa cause, en les plaçant sous la mouvance directe de l'Empire, il n'en demeure pas moins certain que leurs traditions, leur homogénéité, leurs intérêts, les préparaient tout particulièrement à inaugurer, parmi les populations des Waldstàtten, le régime de l'indépendance dans les conditions où il était alors possible. Nous avons indiqué plus haut de quels éléments se composait, selon toute vraisemblance, la communauté des gens d'Un. Nous l'avons vue, pour ainsi dire, à l'état embryonnaire. Elle apparaît maintenant, sinon dans toute sa croissance, du moins dans toute sa vitalité. Son organisation intérieure comme corporation distincte est la condition indispensable de sa future émancipation politique.

Lors même qu'à côté d'elle le pouvoir royal s'exerce occasionnellement sur l'ensemble du pays soit par l'entremise d'un avoué ou d'un bailli (Eeichsvogt), soit par celle de fonctionnaires à poste fixe (officiati et procuratores), auxquels est déléguée l'autorité executive, la communauté n'en jouit pas moins elle-même d'attributions qui lui appartiennent en propre. On en trouve la preuve dans un rescrit du roi Henri (VII), daté du 26 avril 1234, et où il interdit < au ministre et à tous les hommes d'Uri > (ministro et nniversis hominibus Uraniœ), comme il le faisait l'année précédente (5 juin 1233) aux fonctionnaires que nous venons de mentionner, de soumettre à aucun impôt les personnes qui, dans la vallée d'Uri, dépendent du couvent de Wettingen fondé en Argovie, sept ans auparavant, par le seigneur de Rapperschwyl5.

Quoique le ministre (Ammann) placé à la tête de l'ensemble des gens d'Uri fût très-certainement élu par le roi, il était toujours pris parmi eux, et il paraît que ce fut presque constamment l'intendant des domaines que l'abbaye de Zurich possédait à Altorf ou à Silinen, qui revêtit cette charge8. L'existence de ce fonctionnaire, qui doit être considéré tout à la fois comme le représentant de l'autorité royale, et comme le chef de la communauté d'Uri, indique déjà que celle-ci était en possession d'une organisation légale et d'une existence distincte, dont la consolidation et les développements sont confirmés du reste par d'irrécusables témoignages. La défense même qui lui est faite d'imposer les hommes de Wettingen, montre clairement qu'elle s'attribuait le droit de lever et de répartir les taxes locales ou les impôts royaux sur tous les habitants de la vallée indistinctement, et qu'elle avait la volonté de les faire payer par chacun d'eux, sans tenir compte d'aucun privilége. A l'égard des moines, le sentiment de l'égalité l'emportait alors chez les montagnards, tout religieux qu'ils étaient, sur celui de la vénération.

Il est même permis de penser que l'état de perturbation où la rupture, entre l'Empereur et le Pape (1239) jeta bientôt la société et les consciences se fit sentir à Uri, et que là, comme dans les vallées voisines, l'amour de l'indépendance gagna à la cause de Frédéric II plus de partisans qu'à celle de l'Église. Qu'il en fut ainsi à Schwyz et à Unterwalden, c'est ce que nous apprennent des documents authentiques, comme nous le verrons plus loin; qu'il en fut ainsi à Uri, c'est ce que d'autres documents authentiques nous autorisent à conjecturer. Lorsqu'on voit, en 1249, les moines de Wettingen réclamer et obtenir l'intervention du pape Innocent IV, ce grand adversaire de la maison de Hohenstaufen, parce que, disaient-ils, < on porte violemment atteinte à leur droit de propriété, que l'on retient les legs qui leur sont destinés, et que l'on exige la dîme, non-seulement des terres qu'ils cultivent, mais des fourrages même qui servent à nourrir leurs bestiaux, > il est difficile de ne pas croire qu'Uri doit avoir sa part dans de tels reproches. De même quand on voit les religieuses de Zurich solliciter également, pour sauvegarder leurs intérêts menacés, l'intervention du chef de l'Église (1244 et 1247), et que celui-ci prend, spécialement et nominativement, sous sa haute protection les biens que leur abbaye possède à Uri, on est tout naturellement conduit à penser que les gens de la vallée ne se montraient pas plus disposés à respecter les prérogatives de ce monastère que les immunités du couvent de Wettingen '.

En cherchant, pour s'affranchir de plus en plus, à profiter du divorce survenu entre les deux maîtres du monde, ils prenaient parti pour l'Empereur, parce que c'était de l'Empire qu'ils tenaient leurs libertés, et ils se comportaient durement envers l'Eglise, parce que c'était l'Église dont les priviléges entravaient leur indépendance. Cet antagonisme et cette préférence éclatent surtout avec une irrésistible évidence dans l'histoire du peuple de Schwyz, chez lequel apparaissent, toujours marqués d'une plus forte empreinte, les traits qui lui sont communs avec ses voisins d'Uri et d'Unterwalden.

C'est ainsi que, jusque dans les derniers recoins des Alpes, la lutte qui ébranlait la chrétienté tout entière portait ses contre-coups, et ce désordre social, que vint aggraver, après la chute des Hohenstaufen (1254), l'impossibilité de donner à l'Empire un chef reconnu de tous, se révèle dans la petite vallée d'Uri, soit par les précautions de défense que l'on se croyait obligé de prendre à l'intérieur même du pays, soit par de violents conflits entre des factions intestines, qui attestent un état d'anarchie et de perturbation. En 1248, Conrad Niemirschin, qui était intendant (vUlieus) du couvent de Wettingen, prend des mesures pour assurer sa propre sécurité et celle d'autrui. Appuyé par bon nombre d'habitants de la vallée, et par les hommes de Wettingen en

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