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» le baron, sa famille et ses domestiques se me» loient à nos processions, et la fête se terminoit » par un repas champêtre donné aux villageois par » mes élèves, et dont ils faisoient les honneurs. » Ainsi s'écouloient doucement mes jours, mille » fois plus heureux que tant d'autres fugitifs, » puisque je n'étois point isolé, et que je pou» vois encore être utile. Cependant j'avois mes » peines! J'ai vu mourir plusieurs de ces bons » paysans, même de ceux qui n'étoient encore » qu'à la fleur de leur âge, atteints d'un mal in» curable, et plus douloureux pour un Français » que pour tout autre, la maladie du pays: » ils tomboient comme la plante transportée » d'un beau climat sur un sol moins heureux. » Avec quel chagrin je les voyois dépérir, en » songeant que l'air natal auroit pu leur rendre » la santé et le bonheur! Se flattant, jusqu'au » dernier moment, de rentrer un jour en France, » malgré l'ennui profond qui les consumoit, ils » étoient fortement attachés à la vie; la mort » leur enlevoit leur unique espérance, et l'idée » d'être ensevelis dans une terre étrangère, leur » faisoit horreur. Comme il n'y avoit point de » cimetière catholique dans ces cantons , tous » les mourans demandoient toujours avec ins» tance à être enterrés au pied du rocher con» sacré. Le premier qui mourut fut un jeune » homme de vingt-six ans. Un quart d'heure » avant d'expirer, il me dit en me serrant la » main : Eh quoi! mon père, mourir sans re» voir la France!.... Il lui fallut toute la piété » d'une âme pure pour supporter cette idée » avec résignation. Cet infortuné jeune homme, » en m'ouvrant son cœur, fit tellement passer » dans le mien l'amertume de ses regrets, qu'il » me sembloit que le mal qui lui coûtoit la vie » avoit quelque chose de contagieux, et qu'il » me l'avoit communiqué.... Ce fut pour nous » un triste spectacle que celui de ce premier en» terrement ; il nous frappa comme s'il nous eût » appris qu'il étoit possible de mourir en pays » étranger.... Nous portâmes le cercueil dans un » bateau; tout le village resta sur la rive en » face du rocher; nous nous embarquâmes, le » père, la mère, une jeune sœur du défunt et » moi, pour conduire le corps : c'étoit au déclin » du jour, au mois d'octobre. Tout à coup, au » milieu de notre navigation, le ciel se couvrit » de nuages , les ondes du fleuve s'agitèrent n progressivement, et bientôt notre barque fu» nèbre se trouva dans le plus grand danger. La » famille du défunt, à genoux autour du cer>• cueil, sembloit ne craindre que pour cet ob» jet inanimé; elle frémissoit en le voyant prêt » à être enseveli dans les flots; tous ses vœux

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» demandoient au ciel, pour ces cendres cuéiies, » une sépulture dans une terre consacrée par la » religion....Enfin le vent s'appaisa, et, au bout » d'un quart d'heure, nous abordâmes. Il fallut » porter le cercueil pendant deux lieues; la nuit » étoit obscure, le tonnerre grondoit toujours, » et nous ne pouvions reconnoître notre chemin » qu'à la lueur des éclairs. A une demi-lieue du » rocher, nous rencontrâmes Frédéric, Guil» laume, trois domestiques du baron qui ve» noient au-devant de nous, avec des torches » allumées. En approchant du rocher, nous » aperçûmes sur l'autre rive une multitude de » lumières; c'étoient les villageois qui avoient » allumé leurs cierges pour la cérémonie funé» raire : l'orage les avoit vivement alarmés sur » le sort de notre barque; et lorsque, de leur » côté,ils nous virent arriver à la lueur de nos » torches, ils poussèrent des cris de joie qui » formoient le contraste le plus étrange avec nos » chants funèbres. Telle a été ma vie pendant » dix ans : mes élèves ont beaucoup contribué » à en adoucir les peines. Leur attachement » pour moi leur a fait remplir, durant leur pre» mière jeunesse, tous les devoirs touchans de » l'hospitalité. Je n'ai pu leur donner des talens » brillans; mais ils sont compatissans et rcli>» gicux. J'ai eu la satisfaction, six mois avant

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» mon départ, de donner la bénédiction nup» tiale à mon cher Frédéric, et de le laisser uni » à une femme digne de faire son bonheur. Enfin » nous voici de retour dans notre pays; nouç » lui rapportons un amour augmenté, s'il se »> peut, par les malheurs de l'exil et les priva» tions de l'absence; et nous ne conserverons » qu'un seul souvenir de ces temps désastreux, » celui des bienfaits d'une géuéreuse hospita» lité ».

Le curé cessa de parler. La famille, attendrie, lui fit une multitude de questions; il en fit beaucoup aussi; et la douce confiance, qui donna tant de charmes à cette soirée, la prolongea jusqu'à dix heures.

Le lendemain, Volnis reprit ses lectures, auxquelles assista presque toujours le curé.

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CHAPITRE II.
La lessive.

Iviaintenant , mes enfans, dit Volnis , nous allons nous occuper des travaux du ménage. Il est important de les bien connoître , et il est bon que les hommes même en aient une idée au moins superficielle. Les sept ou huit chapitres suivans auront plus d'intérêt pour Elmire et pour Julie, que pour Charles ; mais tout le reste de ma Maison rustique doit, par les sujets qu'elle traite , intéresser également les hommes et les femmes. Les chapitres suivans, relatifs aux travaux du ménage, nous occuperont bien deux mois; parce que, comme dans les lectures précédentes, un chapitre sera quelquefois trop long pour être lu dans une seule soirée, et que d'ailleurs, les travaux de nos bâtimens étant commencés, nous serons souvent forcés d'interrompre nos lectures.

En effet, ces lectures furent par la suite sans cesse suspendues; c'est pourquoi on ne fera plus mention de ces fréquentes interruptions en donnant la suite du manuscrit de Volnis; et l'on ne parlera plus de Volnis et de ses enfans, que pour

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