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les racines profondes et les rejetons vigoureux qu'on n'arrachera plus. Elle est sur le point d'aboutir au terme de sa croissance définitive, mais elle ne se laissera pas enfermer dans une forme immuable avant d'avoir, une fois encore, pris un nouvel aspect et donné, si l'on peut ainsi dire, un dernier signe de son libre « devenir. » Stumpff avait achevé sa Chronique dès 1546. Deux ans plus tard, un autre Zuricois, Gaspard Suter, régent dans le collége de Zug, en rédigeait une qui, formant l'abrégé d'un plus grand ouvrage, ne raconte avec détail précisément que l'histoire de Tell et l'expulsion des baillis*. Suter fixe à l'an 1298 l'envoi de ces derniers dans les Waldstätten par le duc Albert d'Autriche. C'est en 1313 qu'a lieu l'épisode du Melchthal, et que commencent à Uri les vexations de « Griessler, ou, comme d'autres écrivent, de Gässler. » Suit le récit de l'entrevue de ce bailli avec Stauffach.

« A la même époque, ajoute Suter, le pieux Guillaume Tell

adressait jour et nuit à Dieu d'ardentes prières pour obtenir la délivrance d'une telle oppression. » Il est rencontré sur la place du marché à Altorf par « Stouffacker qui portait un sac vuide. » Tell lui demande quel est son trafic, et ce qu'il se propose d'acheter. L'autre répond : « J'achèterais volontiers la fidélité, le courage, la discrétion, la vérité et autre semblable marchandise. » Ils se communiquent alors leurs patriotiques chagrins, se promettent une mutuelle confiance, et reçoivent Erni de Melchthal dans leur société.Ils conviennent de se réunir secrètement, « dans un lieu désert, sous le Seelisberg, au Grütely, sur le bord du lac, où personne ne pouvait ni les voir ni les entendre, et où ils pouvaient eux-mêmes se rendre avec une égale facilité par le lac, soit de Schwyz, soit d'Uri, soit d'Unterwalden. » Pendant que se rassemblent autour d'eux de nouveaux confédérés, l'épisode scandaleux du Bas-Unterwalden s'accomplit, et « Conrad d'Allzellen, » qui se réfugie à Uri, est admis dans l'alliance par Guillaume Tell. Les réunions du Grütli continuent ; le nombre des confédérés s'accroît; et Gessler, loin de se relâcher de ses rigueurs, songe à obtenir « de l'Empereur et du duc d'Autriche l'inféodation des Waldstätten. » Suit alors le récit ordinaire de l'aventure de Tell : emmené, ainsi que son enfant, dans la barque du bailli, Tell s'échappe avec ses armes et son fils, confie celui-ci, en passant à Morschach, aux soins d'une parente, et vient à Kussnacht tuer le bailli dans le chemin creux. La confédération est proclamée ; le soulèvement s'étend, et les nobles qui tiennent pour l'Autriche sont chassés avec le concours de Tell. Les deux branches de la légende peuvent revendiquer ici des traits qui leur appartiennent, et l'on retrouve, dans le rôle de Stauffach comme dans celui de Tell, le double courant de la tradition. En revanche, la date de 1313, les détails sur la rencontre entre les deux premiers confédérés, la requête de Gessler pour être mis en possession du pays, l'arrestation et l'évasion du fils de Tell en même temps que

son père, la cousine de Morschach, l'exacte définition topo

graphique du « Grütely, » sont autant de traits nouveaux. Ils trahissent l'évolution toujours active de la légende, mais, sauf le dernier, ils n'ont pas été adoptés par celle-ci, et les pages qui les renferment n'ont vu le jour qu'il y a deux ans. Est-ce que parce que l'on ne connaissait point cet écrit, ou parce qu'il était le seul qui en fît mention, que

la tradition subséquente n'a pas recueilli la jolie scène entre Tell et Stauffach ? Pour n'être pas plus véritable que tout le reste, ce détail eût cependant mérité de conserver sa place dans la légende. Schiller, s'il l'avait connu, y aurait trouvé un gracieux motif pour la première rencontre , des deux confédérés de Schwyz et d'Uri.

VI
LA TRADITION FIXÉE

Au moment même où Stumpff et Suter reproduisent encore à leur manière, et avec une grande liberté, la tradition nationale, l'écrivain qui allait en marquer le caractère définitif et en fixer les traits pour l'avenir, Egidius Tschudi de Glaris, l'Hérodote et le Plutarque suisse, travaillait au grand ouvrage qui devait éclipser et jeter dans l'oubli toutes les histoires antérieures. Il s'y était préparé par de longues études, et il s'en occupa constamment jusqu'à sa mort, survenue en 1572. On ne le fit paraître, sous le titre de Chronique helvétique, qu'en 1734. Mais, bien avant cette dernière époque, presque tous les auteurs qui, depuis Tschudi, ont raconté les destinées de la Confédération, ne l'ont point fait sans s'être inspirés de sa Chronique, et sans l'avoir même presque servilement copiée ".

Nous voudrions ne parler de Tschudi qu'avec tout le respect et toute la reconnaissance que méritent les immenses services qu'il a rendus à l'histoire nationale; mais il est difficile de se défendre, à son égard, d'un sentiment de regret et d'impatience, quand on voit l'usage qu'il fait, trop souvent, de toutes ses richesses, et la manière dont il a compris, faut-il dire, ou méconnu le devoir de l'historien. Si (pour reprendre une comparaison plus flatteuse qu'exacte) s'il est Hérodote par l'agrément et le naturel du style, par la simplicité pittoresque du récit ; s'il est Plutarque, par les sentiments généreux, élevés, moraux et patriotiques qui respirent dans son livre, il n'est pas Thucydide pour l'austère amour de la vérité pure. Aussi. n'est-ce pas à caractériser sa Chronique, mais à la condamner, qu'on pourrait appliquer les paroles où l'auteur de la Guerre du Péloponèse définissait avec tant de justesse les principes, dès lors si souvent oubliés, qui doivent servir de règle à l'historien véridique et consciencieux. Nous ne résistons pas au plaisir de les reproduire : même de nos jours, elles n'ont rien perdu de leur à-propos. « La plupart des hommes, dit Thucydide, tiennent pour la chose la plus aisée la recherche du vrai, et ils sont toujours prêts à accepter la première opinion venue. Mais on fera mieux de s'en fier aux preuves que j'ai données, tout insuffisantes qu'elles sont, plutôt que d'ajouter foi à ce qu'ont dit, dans leurs chants, des poëtes enclins à l'exagération, ou, dans leurs récits, des écrivains plus disposés à plaire au lecteur qu'à lui dire la vérité. Les choses qu'ils racontent sont d'ailleurs impossibles à constater, et la plupart d'entre elles sont reléguées, par le laps même du temps, dans le domaine des fables, ce qui leur enlève toute crédibilité. Je me suis donc efforcé de parler, sur chaque sujet, avec toute l'exactitude possible, et l'absence de fictions rendra peut-être moins agréable la lecture de mon ouvrage. Mais il suffit que son utilité soit reconnue par ceux qui veulent avoir une sûre connaissance des événements. Il méritera ainsi d'être envisagé comme un trésor durable, plutôt que comme un prix remporté dans l'arène littéraire par la victoire d'un moment". » Les contemporains qu'il fallait contenter, et les idées courantes qu'il fallait satisfaire étaient, à l'inverse des préceptes de l'illustre Athénien, les préoccupations dominantes de Tschudl. C'est ce qui enlève à son livre, aux yeux de la postérité mieux informée, une bonne partie du crédit que lui auraient valu les grands labeurs, l'abondante et inestimable collection de documents, les qualités éminentes de cœur et d'esprit, qui font l'incontestable mérite de l'ouvrage et de son auteur. En voulant plaire au présent, Tschudi s'est compromis devant l'avenir. Disons toutefois, à sa décharge, que la route qu'il a suivie était celle où marchaient tous les historiens de son temps, et il n'est même pas sûr qu'elle ne soit pas, encore aujourd'hui, foulée par plus d'un faiseur de récits historiques. L'esprit de scrupule, de rigueur et d'exactitude, qui reste aussi étranger aux suggestions du patriotisme, qu'aux intérêts d'une secte ou d'un parti, qui ne veut rien affirmer sans preuves, ni rien contredire sans raisons, cet esprit, qui est pour l'étude et la composition de l'histoire, ce que la conscience est pour la règle et la conduite de la vie, cet esprit n'exerce pas encore un empire tellement incontesté, que nous ayons le droit de rendre, au nom des principes de la saine critique, un verdict trop sévère contre ceux qui, il y a trois siècles, étaient excusables de ne les pas connaître, tandis que, de nos jours, il est impardonnable de les oublier. Mais, ces circonstances atténuantes admises, il n'en reste

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