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rieure d'un demi-siècle, où Lucerne s'était confédérée avec * les Petits Cantons ? Quel fonds peut-on faire, après cela, sur les anecdotes auxquelles le chanoine de Zurich se plaît à rattacher les origines de l'affranchissement des confédérés ? Elles n'ont d'autre intérêt que de montrer comment s'introduisaient peu à peu les ornements légendaires, brodés sur le thème de ces violences imputées, par la tradition vague dont Justinger s'est fait l'organe, aux officiers des Habsbourg et de l'Autriche. On trouve ces mêmes anecdotes textuellement reproduites peu de temps après (1487) par un auteur qui les emprunte à Hemmerlin, en sorte que cette répétition ne leur confère aucun nouveau degré de crédibilité". Il n'est, du reste, pas difficile de comprendre qu'en voyant des châteaux détruits, sans qu'on sût d'où venait leur ruine, On ait cherché la cause de celle-ci dans ces soulèvements et ces vengeances populaires qui, depuis le milieu du quatorzième siècle, en avaient fait disparaître plusieurs Sur le sol suisse, et que, de leur destruction, on ait conclu à la révolte contre les tyrans qui les avaient habités ". L'idée vaguement répandue des excès commis dans les Waldstätten par des baillis autrichiens, et la vue de castels en ruines à Lowerz et à Sarnen devaient suggérer des rap| prochements de ce genre. C'est un des éléments que la tradition a conservés, de même qu'elle a retenu le nom de Landenberg, qui est celui d'une hauteur voisine de ce dernier bourg sur laquelle on voit les restes d'un ancien château, mais qui, ayant été aussi porté par une famille noble dévouée à l'Autriche, a fait prendre « le nom d'un lieu pour un nom d'homme". » En revanche, la légende reçue n'a pas donné place, dans ses créations ultérieures, à l'anecdote des frères qui tirent vengeance du déshonneur fait à leur famille. Si l'imagination pouvait donc, au milieu du quinzième siècle, glaner à son gré parmi les incidents auxquels l'opinion commençait à rattacher l'origine de la Confédération, c'est qu'aucune narration consacrée, orale ou écrite, n'avait encore acquis dans ce domaine un droit de bourgeoisie incontesté. La tradition a cependant fait un pas : elle a perdu son caractère confus et indéterminé, pour prendre un corps et une physionomie vivante. Ce n'est plus de droits violés et de mœurs outragées qu'il est Vaguement question; la légende est sortie des généralités abstraites, pour toucher terre et s'incarner dans des faits, sinon véridiques et réels, du moins précis. Toutefois la forme sous laquelle vient de se présenter à nous, pour la première fois, la légende anecdotique, a ceci de singulier, qu'Uri n'y tient aucune place. Schwyz et Unterwalden seuls semblent avoir donné naissance à la Confédération, et le premier de ces petits pays joue ici le grand rôle, comme s'il avait occupé d'emblée la position qu'on ne lui contestait plus au quinzième siècle.

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Mais Uri va reprendre son bien d'une manière triomphante, en revendiquant exclusivement, à son tour, la paternité de la Confédération, et en attribuant à l'un des siens l'honneur de l'avoir fondée. Au moment, en effet, où la tradition nationale fait son apparition dans le monde sous la forme qu'elle a dès lors retenue, on dirait qu'il est sorti du berceau où elle a vu le jour deux jumeaux qui se distinguent l'un de l'autre par une physionomie différente, peutêtre faudrait-il dire pour plus d'exactitude, deux enfants qui ne sont pas issus de la même mère. Cette double origine et cette double physionomie suffiraient seules pour attester tout ce qu'il y avait encore d'indécis et d'arbitraire dans la création d'une légende qui débutait par un flagrant désaccord. D'un côté, en effet, nous constatons l'existence, vers l'an 1470, d'un chant qui rapporte exclusivement au pays d'Uri et à Guillaume Tell la naissance de la Confédération, de l'autre, nous trouvons à la même date une chronique qui, faisant de l'aventure de celui qu'elle nomme « le Thall » un épisode accessoire de l'affranchissement des Waldstätten, attribue l'émancipation nationale à une conjuration formée au sein des trois vallées, sur l'instigation d'un citoyen de Schwyz, pour tirer vengeance des actes de tyrannie commis, dans chacun des Etats forestiers par des baillis autrichiens. De ces deux branches presque simultanées de la tradition, celle d'Uri, qui est la plus courte, mérite à ce titre, ainsi qu'en raison de sa priorité chronologique probable, d'être examinée la première. Bien que le chant populaire où nous la rencontrons d'abord ait dû former originairement un tout distinct et complet, il n'est cependant parvenu jusqu'à nous que comme servant d'introduction à une ballade, dont le plus ancien texte connu n'est pas antérieur à l'an 1501, mais dont la composition doit remonter à l'année 1474. Cette ballade est elle-même incorporée dans un chant plus étendu, dont l'ensemble n'a pu être écrit que quelques années plus tard, et qui offre ainsi un double exemple du travail d'agglomération successive, auquel étaient soumis les chants populaires, qui se grossissaient graduellement par l'adjonction de couplets renfermant, ou

bien le développement du sujet principal, ou bien le récit d'incidents nouveaux. Les ballades historiques suisses présentent maints cas de ce genre, et le chant de Tell, en particulier, que nous allons reproduire sous sa forme la plus ancienne, s'enrichit très-vite de détails et d'embellissements qui lui étaient primitivement étrangers. Le voici, littéralement traduit, en conservant toute la gaucherie et l'incohérence du texte original *. « C'est de la Confédération que je veux parler : jamais homme n'a encore rien entendu de pareil. Ils ont singulièrement bien réussi! Ils possèdent une sage et solide alliance. Je veux vous chanter la véritable origine, comment est née la Confédération. « Un noble pays, vraiment bon comme l'amande, et qui se trouve enfermé entre des montagnes beaucoup plus sûrement qu'entre des murailles, c'est là qu'a, pour la première fois, commencé l'alliance; ils ont sagement mené l'affaire dans un pays qui s'appelle Uri. « Apprenez donc, chers braves gens, comment, pour la première fois, commença l'alliance et ne vous en laissez pas ennuyer. Apprenez comment un père dut, de sa main, abattre une pomme placée sur la tête de son propre fils. « Le bailli dit à Guillaume Tell : « Prends garde maintenant que ton art ne te faillisse pas, et écoute bien ce que je te dis : Si tu ne la touches pas du premier coup, il t'en reviendra certes un petit profit, et cela te coûtera la vie. » « Alors il pria Dieu jour et nuit de permettre qu'il touchât la pomme du premier coup. Cela pourrait les ennuyer si fort ! Il a eu, par la grâce de Dieu, le bonheur de pouvoir tirer, comme il l'espérait, avec tout son talent. « Dès qu'il eut tiré son premier coup, il avait placé une flèche dans son pourpoint : « Si j'avais tué mon enfant, j'étais bien résolu, je te dis la vérité pure, à te tuer aussi toi-même. » « Là-dessus se fait un grand choc. Alors se montra le premier confédéré. Ils voulurent punir les baillis qui ne craignaient ni Dieu, ni amis; quand à l'un d'eux plaisait une femme ou une fille, ils voulaient dormir auprès d'elles . « Ils usaient d'arrogance dans le pays. — Mauvais pouvoir ne dure pas longtemps. — C'est là ce qu'on trouve écrit. Voilà ce qu'ont fait les baillis du prince. Aussi a-t-il perdu sa seigneurie et a-t-il été chassé du pays. « Je vous ai donc fait connaître la véritable origine. Tous jurèrent une fidèle alliance, les jeunes et aussi les vieux. Que Dieu les maintienne longtemps en honneur mieux encore que jusqu'à présent ! Nous voulons nous en remettre à ce que Dieu décidera. » Voilà, sous sa forme originelle, ce qu'on peut appeler le manifeste des prétentions d'Uri pour la revendication du premier rôle dans l'enfantement de la Confédération. Prétentions légitimes, s'il s'agit de la place qu'assigne réellement l'histoire à celle des trois vallées qui, la première, reçut des rois d'Allemagne un diplôme d'affranchissement, prétentions futiles, si on les appuie sur les faits imaginaires qui leur servent ici de fondement. Il serait difficile, en effet, de trouver aucune œuvre qui, plus que la ballade qu'on vient de lire, porte la marque et comme le sceau de l'invention légendaire : d'une part, sur l'oppression des baillis, des assertions aussi vagues et aussi peu justifiées que les allégations analogues reproduites par Justinger, et des notions plus fausses encore sur l'état politique des Waldstätten; d'autre part, comme exemple de tyrannie,

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