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éternelle à son amant, et que de son côté, Keis fatigué des refus qu'il essuye, s'éloigne de la société des hommes, va vivre dans le désert au milieu des bêtes sauvages et finit par perdre l'usage de la raison. C'est alors qu'on lui donne le surnom de Medjnoun , qui veut dire l'insensé. Cependant Leila ne cesse pas de lui conserver son amour; et bien qu'elle soit forcée par ses parents d'épouser un chef arabe, elle n'accorde rien à son époux légitime, dans l'intention de conserver sa pureté pour Medjnoun. L'époux pénétré de respect pour la chaste constance de Leila , aulieu d'user de ses droits, prend du chagrin de n'être point aimé, maigrit, dépérit et finit par mourir. Cependant la folie de Medjnoun est loin de diminuer ; et lorsque par la mort de son rival, il pourrait de nouveau concevoir quelqu'espérance, c'est à ce moment au contraire que sa raison l'abandonne entièrement. Bientôt il meurt, et Leila ne tarde pas à quitter aussi la vie, en recommandant que son corps soit enterré auprès de celui de son amant.

Tel est le fond de cette ancienne aventure arabe, dont le persan Djami (1414—1492 de J.-C.) a fait un petit poème plein de charme et d'intérêt; et pour donner un exemple des nombreux passages de ce livre, qui se prêtent à une intérprétation mystique, je rapporterai les paroles de Keis, au moment où ses parents lui proposent un mariage, dans l'espérance de le détourner de l'amour qu'il ressent pour Leila : « Moi, oublier Leila ! s'écrie-t-il, moi, l'abandonner ! non , jamais. Non, son souvenir repose dans mon cæur, comme une image inaltérable, profondément gravée sur un chaton précieux. Leila est l'âme qui m'anime. J'ai promené mon imagination sur l'univers entier; j'ai examiné tout ce

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qu'il renferme , j'y ai vu que chaque objet pouvait être aisément remplacé par un autre, excepté Leila. Et si je dois la perdre, je ne vois que le sein de la Divinité où je puisse me distraire d'un être auquel rien, sur la terre, ne peut être comparé (1). »

Mais pour donner une idée complète de l'esprit que les Musulmans apportent en lisant ce livre, je joindrai la traduction des vers d'un poète turc qui, voulant faire comprendre à ses amis qu'il avait entièrement renoncé à l'amour des créatures pour se donner à Dieu, leur disait :

« Celui qui fixe sa vue sur le Seigneur, ne s'amuse plus à considérer Leila. Quiconque regarde le soleil ne daigne plus arrêter ses yeux sur la lune. Il en est de même de celui qui contemple le souverain Bien. Car dès qu'il est dans cet état, il n'a que du mépris pour les choses de la terre. Adieu donc, Leila! puisque j'ai trouvé aujourd'hui mon Seigneur. Ton amour m'a porté jusqu'à celui du vrai et unique Bien. Adieu donc, créatures misérables, car j'ai trouvé toutes choses dans un seul objet. La présence de Dieu est si fortement imprimée dans mon âme, que je ne sens en moi d'autre désir que d'être uni à lui. Sa beauté incomparable efface toutes les autres de mon esprit; Adieu donc, Leila! pour la dernière fois (2). »

(1) Feu Chezy a donné une traduction du poème de Medjnoun et Leila. Paris, 1807; cette citation en est extraite. On peut consulter aussi la traduction' anglaise de M. Atkinson. Londres, 1836.

(2) Pour tout ce qui concerne l'amour divin chez les mulsumans, on peut consulter la Bibliothèque Orientale d'Herbelot, où j'ai puisé moi-même. Voyez entre autres articles celui : Gennah, le Paradis. Les romans mystiques les plus fameux en Orient, sont : Joussouf et

Tel est l'ensemble de la doctrine de l'amour mystique, chez les Musulmans; et l'on doit s'apercevoir qu'à quelques nuances près, la Sulamite de Salomon, la Diotime de Socrate, la jeune esclave d'Hermas, la mère de saint Augustin, la philosophie de Boèce et la Leila des Arabes ne sont qu'une même figure modifiée, et au fond représentant la même idée.

Ces éclaircissements suffiraient, je pense, à démontrer que la poésie et l'amour n'ont pas, chez les Musulmans, des fondements aussi matériels qu'on le croit communément. Cependant pour ne rien négliger de ce qui se rattache à ce curieux sujet, j'ajouterai, mais succinctement, ce que ce système mystique a produit dans la partie occidentale de l'Europe, où les Musulmans fondèrent des royaumes, transmirent leurs connaissances, et ont même fait pénétrer quelque chose de leurs mours.

Que l'idée de faire de la femme un être symbolique figurant toutes les vertus morales, ou un miroir qui réfléchit les attributs de la Divinité, ait été empruntée par les Musulmans, au Cantique des Cantiques ou au Banquet de Platon, ce n'est pas ce que nous avons à rechercher ici. C'est le fait même de l'acceptation de cette idée par eux, qui nous intéresse surtout , puisque cela prouve d'une manière évidente que les musulmans ont adopté le culte de la Beauté visible comme initiation à la connaissance de la Beauté divine et ont consacré et développé ce système non-seulement dans leurs livres de théologie, mais dans leurs poésies et dans leurs romans les plus anciens. Zoleika, Medjnoun et Leila, Khosrou et Schirin, Gémil et Schanbah, Vamek et Adra,

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Il ne nous reste plus qu'à déterminer le caractère que les écrivains de ces nations, ont donné à l'Amour naturel. Or, pour l'éclaircissement de ce sujet, je renverrai encore au roman d'Antar où l'on verra qu'aussi élevé que soit le sentiment que ce héros éprouve pour la belle Ibla , jamais cependant, son amour ne dépasse les bornes de la réalité ni de la vraisemblance ; et qu'enfin, dans ce livre , la femme, sous le caractère et la figure d'Ibla n'est point soumise à l'état d'esclave, et tire toute l'influence qu'elle exerce, de sa beauté, de la pureté de ses sentiments et de ses hautes qualités morales.

Dans un autre ouvrage arabe, les contes des Mille et une Nuits (1) où les fredaines des belles persanes ne peuvent laisser de doute sur la douceur excessive de leur esclavage, on trouve constamment la femme exerçant dans la société, dans la famille et jusque sur le souverain une influence très-grande. Si l'Ibla d'Antar commande le respect par sa chaste beauté ; dans les contes arabes, ce sont ordinairement les combinaisons de la galanterie et de l'intrigue qui remplacent les vertus. Mais dans l'un comme dans l'autre cas, la femme est loin de vivre effectivement en esclave, puisqu'au contraire c'est elle qui domine.

(1) La date de la publication du roman d'Antar est 1145, mais les traditions qui ont servi à la composition de ce livre, remontent aux premiers temps de l'islamisme. Quant aux contes des Mille et une Nuits, on est assez incertain sur le temps vers lequel ils ont été écrits. Dans l'histoire du Barbier, (CLXIe Nuit. Trad. de Galland.) il est question de l'an de l'Hégyre 653, qui répond à 1255 de JésusChrist. Celte date a fait penser que l'on pouvait faire remonter la rédaction de ce recueil au xiile siècle de notre ère. Dans ce cas, le roman d'Antar serait plus ancien d'un siècle que les Mille et une Nuits,

Cette double combinaison de l'autorité de la femme sur l'homme , a-t-elle réellement été en usage autrefois chez les peuples musulmans, ou bien n'est-ce qu'une invention de leurs poètes et de leurs romanciers ? C'est sans doute une question assez piquante pour que quelqu'un de nos doctes orientalistes s'évertue à la résoudre; mais historique ou seulement littéraire, je prends le fait, tel qu'il nous a été transmis, et je cherche ce qu'il a pu devenir lorsque les musulmans eurent l'occasion de frayer avec les Européens.

Depuis 1095 jusqu'à 1291 les huit croisades qui eurent lieu dans l'Asie-Mineure, en Palestine et sur les rives septentrionales de l'Afrique donnèrent aux peuples de l'Orient et de l'Occident des occasions fréquentes de se combattre, de se connaitre et enfin de s'apprécier. Toute espèce d'échange s'établit entre eux, depuis la langue que chaque adversaire parlait , jusqu'aux connaissances scientifiques et littéraires particulières aux musulmans et aux chrétiens.

Mais l'intelligence et l'usage réciproque des langues arabe et franque (1) qui se répandirent pendant le cours de ces guerres, entre les divers peuples en présence, est ce qui concourut le plus puissamment à la renaissance des lumières en Europe. Les sciences, plus particulièrement cultivées par les Arabes, devinrent, de ce moment, l'objet des études des Européens qui en pri

(1) Je désigne ici par langue franque, le résultat des langues d'oc et d'oil que les croisés d'en-deçà et d'au-delà de Loire parlaient, pendant les premières croisades, et dont la confusion a du servir à former ce que l'on appelle encore aujourd'hui langue franque en Orient.

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