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de circumnavigation auquel je venais d'obtenir l'honneur de prendre part (1) n'étaient pas de cette race de navires pur sang sur le jarret, ou sur l'ardeur desquels on peut compter. C'étaient deux humbles flûtes qui n'avaient jamais été destinées au rôle pompeux qu'un caprice du sort les appelait inopinément à jouer. Lorsqu'elles remplissaient les devoirs de la condition modeste pour laquelle elles avaient ·été mises au monde, elles s'appelaient l'Abondance et le Gros-Ventre. En changeant de fortune, elles firent comme tant d'autres parvenus, elles changèrent de nom. L'Abondance, que devait monter le chef de l'expédition, devint la corvette de sa majesté la Truite; le GrosVentre prit le nom d'une rivière torrentueuse et s'appela fièrement la Durance. Elles reçurent chacune un équipage de quatre-vingtdouze hommes, six canons du calibre de 8, deux caronades de 36, des pierriers, des espingoles, des fusils, des pistolets, des haches d'armes et des sabres, tout l'attirail en un mot d'un navire de guerre. La poupe fut couronnée d'une vaste dunette destinée au logement des commandans. Sur les poutres massives de ce château d'arrière, on fixa de fortes coulisses qui encastrèrent la plate-forme... d'un canon à pivot? diront nos jeunes marins : non,... d'un moulin à vent. On avait prévu que dans les îles que les corvettes allaient visiter on pourrait rencontrer du blé, mais on n'avait point imaginé qu'on y pût trouver de la farine. Il eût été fâcheux, on en conviendra, d'être exposé, faute d'un moulin, à mourir de faim sur un tas de froment. Nous entrions dans une époque de tentatives ingénieuses où l'on commençait à prendre en pitié la simplicité de nos pères; bien des gens s'étonnèrent que ces pauvres esprits n'eussent jamais songé à user d'un moyen aussi simple pour préserver les navires expédiés dans les mers lointaines du danger toujours si fâcheux de la famine. Un superbe moulin à vent de douze ou quinze pieds de haut se dressa donc comme le clocher d'un village au-dessus de la dunette de chacune des corvettes. La coulisse sur laquelle la plate-forme des moulins pouvait glisser devait servir à les transporter du côté du vent à chaque changement d'amures. Rien n'était, on le voit, plus commode et mieux entendu. La soif de perfectionnemens qui dévorait alors tous les cœurs ne s'arrêta pas en si beau chemin. Nos corvettes étaient doublées en cuivre, comme l'avaient été, depuis la guerre d'Amérique et sur les vives instances de Suffren, tous les navires de la marine royale. On pensa que des bâtimens exposés à s'échouer plus d'une fois remplaceraient très difficilement les feuilles de cuivre qu'ils ne manqueraient pas de perdre en pareille occurrence, et

(1) Voyez la livraison du 15 décembre 1857.

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l'on jugea prudent de mailleter la Truite et la Durance. Mailleter un bâtiment, c'était, avant l'invention du doublage en cuivre, revêtir la carène d'une couche épaisse de clous juxtaposés, cuirasse impénétrable à la vrille des tarets, mais naturellement fort raboteuse, hérissée de moules dont chaque jour fécondait les germes, et bientôt chargée par la végétation sous-marine d'un herbier touffu que le navire traînait après lui comme les filamens d'un mollusque. On peut se figurer quel obstacle cette surface inégale et visqueuse opposait à la marche. Si l'on eût voulu nous préparer à dessein des périls et des embarras pour rehausser sans doute l'honneur que nous allions acquérir, on n'eût pu en vérité mieux faire.Joignez à toutes ces entraves suffisantes pour paralyser les mouvemens de navires plus alertes que ne l'avaient jamais été nos deux flûtes la surcharge de dix-huit mois de vivres, celle d'innombrables objets d'échange, et vous aurez une idée des interminables traversées, des dangereux atterrages, des naufrages sans cesse imminens dont la perspective, dès le jour même du départ, allait s'ouvrir devant nous.

Ces graves inconvéniens,qui devaient être la source de tant d'ennuis, avaient heureusement dans la composition du personnel qui montait les corvettes une ample compensation. Les officiers, choisis entre les plus ardens et les plus capables, étaient dignes de ce corps fameux à l'instruction duquel toutes les autres marines de l'Europe rendaient alors hommage. Les matelots, levés dans le quartier de Saint-Malo, avaient la vertu solide du Breton, l'intelligence et le feu du Normand. Par malheur, on n'avait point embarqué que des marins sur nos corvettes. Des naturalistes, des astronomes, des géographes et des dessinateurs y avaient aussi trouvé place. Chaque état-major militaire s'était ainsi doublé d'un étatmajor civil, et la table commune présentait, quoi qu'on fît, deux catégories bien distinctes, d'un côté les officiers, de l'autre les savans : présage douteux de concorde et de bonne harmonie pour l'avenir de la campagne. Ces élémens, si sujets par leur nature même à se diviser, se trouvaient, il est vrai, réunis sous la main ferme et respectée d'un chef qui savait allier aux formes les plus gracieuses l'action d'une volonté d'autant plus inébranlable, qu'elle était toujours fondée sur la bienveillance et sur la justice. Le choix seul d'un pareil homme était fait pour assurer, malgré tant d'autres chances contraires, le succès de l'expédition. Officier de grande expérience et d'un mérite incontesté, M. de Bretigny avait longtemps parcouru les mers de l'Inde, visité les lointains archipels de l'Asie, et ouvert à la navigation dans ces parages, où toutes les routes semblaient déjà explorées, des chemins inconnus jusqu'à lui. Son premier soin, dès qu'il avait appris la mission qui allait lui être com

fiée, avait été d'appeler à y concourir un ami dont il savait que le dévouement ne pouvait lui faire défaut. Sur sa demande, M. de Terrasson, major des vaisseaux du roi, avait obtenu le commandement de la Durance. Unis par les liens d'une vieille et intime affection, également dignes d'estime, ces deux officiers avaient eu des fortunes diverses. M. de Terrasson avait marché d'un pas moins rapide dans sa carrière; il n'en était que plus désireux de partager l'honneur et les dangers auxquels une amitié fidèle avait voulu l'associer. Toute son ambition était de justifier cette flatteuse confiance. Le troisième rang dans l'expédition appartenait à M. de Mauvoisis, lieutenant en pied de la corvette la Truite, dont M. de Bretigny, qui n'était encore que capitaine de vaisseau, devait exercer en personne le commandement. Sans sa jeunesse et son grade inférieur, M. de Mauvoisis eût pu figurer avec éclat au premier rang, car il sortait de vieille souche et possédait toutes les qualités qui font le grand homme de mer. Son esprit altier prenait cependant trop peu de soin de dissimuler le double orgueil que lui inspiraient la conscience de son mérite et l'ancienneté de sa race. Il pouvait résulter de cette fâcheuse disposition quelques froissemens entre le lieutenant en pied de la Truite et ses compagnons de voyage; on n'avait point à craindre heureusement qu'il refusât jamais de s'incliner devant les cheveux blancs de son chef et devant cette noble vie consacrée tout entière au service de la France. Lorsque les corvettes furent en rade, on n'y remarqua point sans quelque inquiétude un excessif encombrement. Il était douteux qu'elles pussent, dans un pareil état, essuyer impunément la moindre bourrasque. La Durance, en particulier, semblait bien loin de posséder toute la stabilité désirable. On se flatta néanmoins que nos consommations journalières, en allégeant les corvettes, leur rendraient bientôt les qualités nautiques qui, en ce moment, paraissaient tout à fait leur manquer. Le beau temps et les vents favorables qu'on attendait pour sortir du golfe de Gascogne s'étant présentés dans les derniers jours du mois de septembre 1791, les corvettes se hâtèrent de lever l'ancre, et un vent d'est assez frais les poussa rapidement en dehors de l'Iroise. Dès qu'elles furent au large, M. de Bretigny ouvrit des dépêches qui lui avaient été remises avec l'ordre de n'en prendre connaissance qu'à la mer. Il y trouva son brevet de contre-amiral, et pour MM. de Terrasson et de Mauvoisis le brevet de capitaine de vaisseau. Notre traversée jusqu'aux Canaries fut constamment favorisée par le vent. Aussi ne nous fallut-il que quinze jours pour l'accomplir, quoique nos corvettes se fussent montrées d'une lourdeur vraiment désespérante, et que les plus belles brises n'eussent pas réussi à leur faire dépasser un sillage de six ou sept milles à l'heure. Pendant cette courte navigation, une dernière cause d'embarras s'était révélée, menaçant de porter plus d'une fois atteinte à notre égalité d'âme. Nous n'avions pas plus tôt été hors du goulet de Brest que nous nous étions aperçus qu'il existait une grande différence de marche entre les deux corvettes. Ces tortues, accouplées pour ne se jamais quitter, pour aller du même pas et sans se perdre de vue jusqu'aux antipodes, avaient cependant des allures et des qualités fort inégales. Le bâtiment que montait le chef de l'expédition marchait et évoluait infiniment mieux que sa conserve. De là, il était facile de le prévoir, pour la pauvre Durance la nécessité de constans efforts, l'impérieuse obligation de plus d'activité, de plus de vigilance, et pour son impatiente compagne la tentation d'accuser le zèle du navire impuissant à la suivre. Cette première traversée nous donna comme un avant-goût du reste de la campagne, quoiqu'elle eût été égayée par toutes les illusions qu'on emporte au début d'un voyage, et qu'on voit si souvent s'envoler une à une. Bien des choses ont changé à bord des navires de guerre depuis le jour où la Truite et la Durance quittèrent la rade de Brest : les conditions d'existence des officiers sont restées à peu près les mêmes. La vie de bord, il faut bien s'y attendre et s'y résigner, ne peut être que monotone. Elle offre nécessairement l'uniformité du cadre restreint dans lequel ses évolutions journalières s'accomplissent. Les variations de l'atmosphère en forment à peu près les seuls événemens. Les conversations roulent presque toujours sur cet inépuisable sujet : comment le vent a soufflé, comment il souffle, et comment on peut augurer qu'il soufflera. Ce thème invariable alimente de longues discussions. L'un y trouve l'occasion de raconter pour la centième fois ses campagnes, l'autre de débiter ses pronostics ou ses aphorismes de ce ton magistral et ambigu que prenaient autrefois les oracles. La route que suit le commandant est rarement réputée la meilleure. La voilure qu'il prescrit n'est pas souvent celle qu'on devrait porter. Puis tout à coup surgit du sein de ces questions techniques quelque haute question d'histoire, de philosophie ou de morale. On s'échauffe, on s'aigrit, les sarcasmes s'en mêlent, et si l'on ne se hâtait de lever la séance, il y aurait peut-être de sérieux propos d'échangés. Souvent aussi c'est le prochain seul qui fait les frais de l'entretien. La dernière promotion ou la promotion à venir fournit un excellent texte à d'intéressans commentaires. Ce sont là les conversations générales. Les entretiens secrets sont bien différens, et là, j'aime à le dire, se révèle dans toute sa candeur l'âme honnête du marin. On dirait un triton sorti le matin même de sa grotte de cristal. Il n'est pas de ce

monde, et ce globe de fange est un pays étranger pour lui. La plupart du temps il n'en soupçonne pas les embûches et s'avance sur ce terrain semé de fondrières avec l'enthousiame et la foi naïve du pèlerin. L'emploi de la journée pour ces âmes rêveuses n'est pas d'ailleurs si facile qu'on le pense. L'étude est le délassement des gens heureux, de ceux dont l'esprit et le corps peuvent se reposer tour à tour.

Mais que faire en un gite, à moins que l'on ne songe ?

Si l'on excepte les temps de guerre, où l'attrait des aventures et de fortes émotions retrempent les âmes, la vie maritime dispose plus qu'aucune autre à la rêverie : elle n'invite guère au travail. De longues promenades sur le pont comme on en pourrait faire sur la plateforme d'un donjon, quelques calculs nautiques, quelques lectures des moins sérieuses, maintes parties de boston, de trictrac ou d'échecs, quatre heures consacrées chaque jour à contempler attentivement l'horizon et à tourmenter les voiles du navire, comblent suffisamment pour les caractères bien faits l'intervalle qui sépare le premier repas du second. Le déjeuner et le dîner tiennent une grande place dans la vie de bord. Les marins ne sont pas plus gourmands que les moines, mais une table bien servie est la distraction de ceux qui n'en ont pas d'autre. Malheureusement cette distraction ne suffit pas à nos esprits actifs, et le pass wine ne saurait adoucir pour nous, comme pour les marins anglais, les ennuis de trop longues croisières. Si la marine n'est pas pour tous les peuples un état contre nature, on ne peut nier qu'elle ne soit très peu faite pour la nature des peuples méridionaux. Il faut donc la rendre à ces derniers aussi peu rebutante que possible, si l'on veut qu'ils s'y adonnent avec quelque constance. Façonnez de bonne heure vos jeunes Français à devenir marins, souhaitez-leur pour première vertu la gaieté et l'insouciance, ou, malgré les surprises d'une fausse vocation, vous verrez plus d'une fois transpirer dans l'amertume de leur désappointement cet instinct du génie national qui peut tout supporter, excepté les longs sacrifices et la monotonie :

Militia est potior. Quid enim ? Concurritur; horae
Momento cita mors venit, aut victoria laeta.

Nous ne jetâmes l'ancre sur la rade de Sainte-Croix de Ténériffe que pour y remplacer l'eau et les vivres que nous avions déjà consommés. Nous étions à la veille de notre départ, lorsqu'un incident imprévu vint nous obliger à le retarder. Chacune de nos corvettes comptait dans son équipage une quinzaine de soldats canonniers. Un de ces soldats avait obtenu avec d'autres marins la

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